© Vincent Desailly pour Mouvement

Yasmine Hugonnet

Du 10 au 12 octobre prochain, Yasmine Hugonnet présente Se sentir vivant, sa dernière création, au Centre culturel suisse. Portrait d'une chorégraphe, interprète et ventriloque, qui déploie un langage corporel aussi puissant que silencieux. 

Par Léa Poiré

 

Longtemps modèle vivant, Yasmine Hugonnet a développé une certaine affection pour l’étirement du temps. Des heures passées à poser, elle acquiert la certitude que l’immobilité n’existe pas. Dans le silence et sans bouger, « Comment se sentir vivant ? » La chorégraphe pose la question en plantant ses yeux sombres et brillants dans les nôtres. C’est peut-être pour répondre à cette interrogation qu’elle a poussé, sans relâche et avec une telle minutie, l’exploration de son propre corps. « Tout le monde a ses manières de répondre à cette question. Pourquoi on se check 20 fois dans le miroir ? Pourquoi à certains moments a-t-on besoin d’être touchée ? Qu’est ce qui nous prouve que l’on existe ? Quels sont tous nos petits rituels ? C’est quoi, au fond, être là ? » nous demande-t-elle avec une sincérité déroutante. Au fil de sa pratique et de son engagement quotidien en studio, scrutant les opérations que l’on réalise chaque jour pour communiquer ou tout simplement être, Yasmine Hugonnet est parvenue à atteindre un état d’attention à elle-même aussi extrême que contagieux. On aura rarement croisé de public aussi captivé. « Mon rapport à la danse n’est pas religieux, mais c’est un acte important pour moi. Danser demande une disponibilité pleine, un engagement total tout en ayant la capacité de recevoir et d’être traversé. »

 

Explosion en vol.

Si c’est pour imiter sa meilleure amie qu’elle commence la danse, Yasmine Hugonnet se révèle douée et, de cours en écoles, quitte sa Suisse natale pour se retrouver au Conservatoire régional puis national de Paris. Un temps seulement : « Je me suis fait virer avant la fin du cursus. On m’a reproché d’avoir monté un projet à côté et de démontrer que je pouvais fonctionner sans l’institution. Je ne leur en veux pas, ça m’a bien formée mais pas formatée. » Ses mains parlent presque plus que sa voix lorsqu’elle évoque ce souvenir. Le long de son parcours qui l’emmène des bords du lac Léman à New York, en passant par le Mali, Paris et les Pays-Bas, il lui a aussi fallu dompter sa solitude. À Taïwan, elle travaille avec le collectif Synalephe (« aider à joindre » en grec). L’effervescence de la ville la gagne et performant tout le temps et n’importe où, elle ajoute à ce bouillonne ment un cursus d’histoire de l’art à distance. « Il fallait que je me raccroche quelque part à une identité, j’étais loin de l’Europe. J’étudiais les cathédrales romanes enfermée dans ma chambre au lieu de visiter les temples, ce qui était un peu bête. »

 

Après un master de recherche en danse aux Pays-Bas où elle se forme sur trois modules différents (le logiciel Lifeforms composition1, la notation Laban, et l’Open-From Composition), elle part en résidence en Slovénie où elle collabore avec des artistes locaux et crée avec eux un trio, RE-PLAY. Si la pièce tourne dans les grands festivals européens, Yasmine Hugonnet disparaît ensuite un long moment de la scène et des plateaux : « Je commençais à parler de la potentialité dans le geste et personne ne me comprenait. Je n’avais clairement pas assez cherché, et quelque chose a vraiment explosé. J’ai mis du temps à me remettre de ce crash, mais c’est ce qui m’a poussée à m’enfermer dans un studio pour travailler. »

Photo : Vicent Desailly pour Mouvement

 

Manifeste

Ces quatre ans d’isolement aboutissent au Récital des fausses fleurs (2013) et au Récital des postures (2014) deux solos qui la sortent de l’enfermement dans lequel elle s’était plongée. Sérénade silencieuse pour un corps nu, Le récital des postures apparaît comme une pierre fondatrice, un manifeste de la danse de Yasmine Hugonnet. Dans un silence mélodique et chargé, elle traverse un parcours ondulatoire de postures et dévoile une collection de personnages, foule d’êtres tantôt sculpturaux, tantôt malicieux, parfois innommables mais toujours silencieux. « Avec ces postures, je me considère plus comme un révélateur que comme un énonciateur. »


Puissante, sa danse capte l’attention et exalte l’imaginaire du spectateur. En fond de scène, son corps au début lascif, dévoile pudiquement sa chair et offre simplement toute sa nudité. Progressivement, elle se rapproche du public tout en continuant de multiplie son corps : « C’est une stratégie que j’emploie pour arriver à avoir, dans le même temps et dans le même corps, un engagement et un abandon très forts, une forme de réceptivité-passivité. » Ce second récital lui permet également d’entrer en relation avec les héritages qui peuplent encore nos imaginaires collectifs, ce qu’elle nomme « la survivance des mémoires ». Dans son travail, la chorégraphe reste d’ailleurs attentive aux rémanences de ses propres souvenirs. « Certaines postures du bassin, les femmes qui pilent le mil en chantant ou des manières de se comporter » : sa petite enfance passée au Mali, « en culotte toute la journée », avec ses parents partis en mission humanitaire ne lui aurait-elle pas mis quelques images en tête ?

 


Troubles de la perception

Archéologue du corps, c’est en composant ce Récital que Yasmine Hugonnet développe une drôle de capacité. « À l’intérieur de moi, j’ai une vibration qui m’a poussée à faire de la ventriloquie. Un jour j’ai dit à mon collègue "Regarde, c’est marrant." Il m’a répondu "Non, c’est génial". » Elle explicite ce qui est depuis devenu une pratique qu’elle qualifie de « parole immobile » et songe « à faire grandir comme un enfant » : « Ça permet d’entendre les mots autrement, de renouveler le rapport qu’on entretient avec eux. Avec la ventriloquie, je peux jouer sur des idées basiques de décalage. Le geste le visage, la voix, sont comme les notes d’un clavier avec lesquelles je peux vraiment jouer. Par exemple : là j’ai une parole très enthousiaste [sourire aux lèvres, ses yeux s’écarquillent et ses mains se lèvent]. Mais si je suspends ce geste et si je retire l’intensité des yeux, alors je détourne son contenu expressif et communicatif. C’est une manigance. »


La manigance, chez Yasmine Hugonnet, est aussi visuelle. Renouant avec les pièces de groupe, elle a présenté la Ronde / quatuor aux dernières Rencontres chorégraphiques de Seine-Saint-Denis une danse kaléidoscopique une fois de plus délicieusement silencieuse. À partir d’un solo, la chorégraphe déploie, dans une ronde à quatre corps de micro-transformations d’une lenteur extrême qui viennent troubler les perceptions du spectateur. Progressivement, les notions de temps, d’espace et de corps s’effritent. Comme une illusion d’optique qui, selon le point de vue, s’enfonce ou prend du volume, les bras deviennent des jambes. Qui saurait dire quelle main avance ou recule ? Au sol et pour toute scénographie, un simple tapis de  danse gris est taillé avec la perspective d’un point de fuite vers le lointain, comme un autre, au centre qui éclate et aspire le paysage au-delà des murs du théâtre.

Photo : Vincent Desailly pour Mouvement

 

La danse est une ronde

« Au moment où j’ai commencé à avoir l’idée de la pièce, ma fille avait trois ans et elle avait un tel plaisir à faire la ronde ! J’aime revisiter de manière maniaque et en même temps totalement naïve les choses de base et voir ce que cela contient » explique-t-elle. Si durant leur travail en studio, la chorégraphe et ses danseurs – Jeanne Colin, Audrey Gaisan Doncel et Killian Madeleine – se sont surpris à travailler sur une forme qui peut paraître enfantine, l’interdépendance des interprètes devient une contrainte porteuse. La ronde n’est pas tant une formation issue des relations interpersonnelles entre des corps individuels qu’un objet qui les intègre tous. « Dans une ronde on est tous en réciprocité, on doit tous avoirle même espace qui correspond aussi à un tout, il y a une négociation constante pour que les deux existent. Si je fais quelque chose, tout le monde doit pouvoir le faire aussi, automatiquement il y a donc des endroits où on ne peut pas aller. »

Les rondes se font et se défont sans cesser de tourner, les gestes, multipliés avec des angles de vue différents, évoquent un mandala. À la manière minimaliste de la Monte Young, un claquement de langue passant de danseur en danseur accélère la ronde tandis que le mouvement reste paradoxalement toujours empreint de lenteur. Lorsque les danseurs se prennent la main, le coude, la tête ou agrippent leurs pieds, un vague souvenir enfantin, des réminiscences hippies, l’héritage de rites folkloriques ou un recueillement proche du sacré, flottent tour à tour. « Je ne maîtrise pas ce que je vais dire à travers cette ronde, on revisite une forme qui nous précède.» On retrouve, ici transposée, la « survivance des mémoires » comme essence de la danse. Yasmine Hugonnet n’impose jamais de signification, elle révèle sans nous contraindre, et dans ces corps transitent des images vibrantes. Libre à nous d’en raconter les histoires, libre à nous d’entrer dans sa ronde.
 

Se sentir vivant, du 10 au 12 octobre au Centre culturel suisse, Paris