Pauline Bayle dans <i>Clouée au sol </i>de Gilles David Pauline Bayle dans Clouée au sol de Gilles David © p. Marina Raurell pour le pole media
Portraits Théâtre

US Air Femme

Distinguée par le festival Impatience 2016 pour Iliade dont elle signait la mise en scène, Pauline Bayle interprète Clouée au sol son premier seul en scène au théâtre des Déchargeurs à Paris. Une performance mise en scène par Gilles David qui fait résonner son travail sur et derrière le plateau. Mouvement fait l'aller-retour.

 

Par Natacha Margotteau publié le 7 nov. 2016

Chaque soir, pour Pauline Bayle, yeux pétillants et pleins d'énergie, le défi est de « partir du bon pied » pour ce monologue d'une heure vingt, clouée au sol. Face au public elle plante une femme pilote de l'US Air Force qui s'affirme par son courage et sa volonté, fière dans sa « combi » qu'elle zippe et dézippe.

D'une guerre à l'autre.

Ce rôle, Pauline Bayle le porte avec l'incroyable force de sa jeunesse : « Gilles David, le metteur en scène a fait le choix d'un personnage jeune, pris au début de l'histoire. Il était attaché à la figure d'Antigone, d'une femme tragédienne qui tient et apprend. » Le temps d'une grossesse, cette pilote de chasse traverse l'épreuve d'un changement d'époque : elle passe de l'ivresse du ciel à la routine du sol, de son Tiger à un drone dont elle partage les commandes avec plusieurs collègues. Du bleu au gris, celui des écrans, c'est un autre monde qui se joue.

Les cibles sont des « coupables » désignées par un casque, on appuie sur le bouton. « Avec Iliade et Clouée au sol, je fais le grand écart. D'un côté le plus vieux texte sur la guerre, de l'autre, les inventions les plus récentes, les drones qui révolutionnent tout et ce que ça représente du point de vue éthique, juridique, de la théorie de la guerre. Déjà avec Iliade, je voulais utiliser la littérature comme une matière anthropologique pour saisir le processus de la guerre : comprendre sans juger, en laissant derrière moi le pacifisme au sein duquel j'ai grandi. Homère crée un monde où il n'y a pas d'un côté les barbares et les civilisés, ou les bons et les méchants. La peur est dans les deux camps. » On retrouve cette dynamique dans Clouée au sol, où au fil de la pièce, la pilote qu’elle interprète apprend elle aussi que le monde n'est pas blanc et noir, qu'elle-même n'est pas toute puissante. « L'univers des drones, c’est la réponse des pays occidentaux face au terrorisme. On tue des gens sur des suppositions. Ce grand écart donne au théâtre une place politique dans la vie publique de la cité. »

La pièce questionne le mythe de la guerre du « risque zéro » et du « danger de mort écarté ». Mais pour qui ? Et plus largement, dans notre quotidien à tous, comment on s'accommode ou pas, chacun, avec « un œil dans son ciel » ? Souriez, vous êtes filmés. La réalité se brouille à travers le jeu des écrans.

 

Incarner l'écriture.

À la mise en scène comme à l'interprétation, Pauline Bayle fait le choix de la parole agissante. « Je crois à la langue. Pour Gilles David, la star c'est le texte. Il me l'a fait travailler très précisément : j'ai suivi l'écriture, sa mise en page, le chemin accidenté de la pensée, qui avance malgré tout. La direction était très concrète : ne pas raconter mais vivre ce que les mots me font, le rapport qu'il y a au récit, à l'incarnation, la manière de revisiter du passé au présent, en direct devant les gens. C'est exactement ce qui m'a questionnée dans Iliade. Dire c'est le rendre le passé très vivant de l'intérieur. »

Le metteur en scène a tranché : décor très épuré, un petit espace plateau incliné, traversé par une lumière et des sons pénétrants. « Il y a un travail de sons infras qui accompagne le texte et forme une sorte de pression, une cocotte-minute, point d'appui formidable pour l'interprétation. Je joue en triangulaire dans un corps-à-corps entre le texte / moi, la technique et le

public. L'ensemble est très poreux. Durant les répétitions, on a beaucoup bougé, il y avait beaucoup de geste, on ne s'est rien interdit, mais je ne me suis jamais assise. J'avais besoin d'ancrer le texte dans mon corps. »

 

Clouée mais pas immobile, Pauline Bayle ne quitte presque jamais le centre du plan incliné. Une posture qui induit un état de corps bien singulier : poids sur les talons, la ligne de gravité lui vertébrale tout le dos, de la tête au sol. Le dos est là et bien là pour jouer parfois du déséquilibre. Un jeu d'une belle intensité qui porte le regard loin et l'imagination aussi.

Jointures blanches : « Cette expression revient beaucoup dans le texte. Cette tension dans les mains reste d'une représentation à l'autre. Jointures blanches, c'est la zone d'impact de ce que le personnage vit, un corps sous pression. Mes os qui craquent, c'est un repère physique pour moi, le moment de remettre de l'air. »

 

Clouée au sol de Gilles David (Traduction Dominique Hollier) jusqu’au 26 novembre au théâtre des Déchargeurs, Paris