Chloé Dabert, Chloé Dabert, © Nathalie Blanc.
Portraits Théâtre

Chloé D., 10 parfait

Chloé Dabert

Il y a une vie après Impatience. Lauréate en 2014 du festival de jeune création, Chloé Dabert était artiste associée au Centquatre cette saison. Une douce couveuse qui lui a donné envie de créer un spectacle à l’image du lieu. Libre adaptation du roman de Lola Lafon, Nadia C. a vu le jour en avril dernier. L’occasion pour Mouvement de rencontrer une jeune metteure en scène discrète et aussi humble que perfectionniste. 

Par Aïnhoa Jean-Calmettes publié le 6 juin 2016

13 avril. Triple soir de première pour Chloé Dabert. Première première à Paris, et l’angoisse d’une salle remplie de professionnels. Première de Nadia C., sa nouvelle création. Et premier soir de reprise d’Orphelins, pièce du dramaturge anglais Dennis Kelly avec laquelle elle a été couronnée lauréate du festival Impatience en 2014. La metteure en scène avait connu des exercices moins périlleux.

Quelques semaines plus tard, la pression passée, elle revient sur cette soirée, une once d’inquiétude dans la voix : « C’est difficile les premières, y’a tout le monde qui vient alors qu’on n’a jamais éprouvé la pièce avec un public… Et c’est hyper important de l’éprouver… » Tellement important que Chloé Dabert avait l’habitude de ne rater aucune de ses représentations, traquant le moindre détail pour ajuster si besoin dès le lendemain. Ce mois d’avril, parce qu’elle présentait deux pièces en même temps, elle a dû lever un peu le pied sur Orphelins. « C’est bien, il fallait lâcher au bout d’un moment » avance-t-elle avant de continuer : « Mais c’est jamais fini en fait… J’ai un peu une obsession, pas de la perfection parce que c’est jamais parfait…mais je cherche à atteindre quelque chose de juste. » Pause. « C’est cette notion de justesse. Mon truc c’est de trouver la forme juste par rapport au texte. »

 

Tout pour le texte

Pour Chloé Dabert, le texte est la matière première, le moteur de son désir de théâtre et son point de repère : « Je ne respecte pas le texte pour le respecter. C’est une partition commune, une contrainte commune à tout le monde, toute l’équipe est réunie autour de lui, on y revient toujours. »

Nadia C. Photo : Marc Domage. 

« L’écriture, une écriture un peu rythmique, un peu musicale », c’est aussi sa première réponse quand on lui demande ce qu’on en commun Nadia C. et Orphelins, deux pièces qui, dans un premier temps, paraissent diamétralement opposées. Dans la première, adaptée du livre de Lola Lafon, la parole romanesque, fluide et volatile, flotte d’un corps à un autre, reprise à la volée par les trois formidables interprètes. On ne sait jamais tout à fait qui parle, mais progressivement, la figure de la gymnaste roumaine Nadia Comaneci – première a obtenir la note maximale du 10 aux Jeux olympiques de 1976 et icône trouble du régime de Ceausescu – se dessine par petites touches, comme un fantôme dont on tenterait en vain de dessiner les contours. Dans la seconde, les répliques croisent le fer dès l’arrivée de Liam dans le salon bourgeois de sa sœur. Crachées, contrées ou projetées comme autant de couteaux, elles avancent vers la vérité par accrocs dans une tension palpable et croissante. Pourquoi le jeune homme a-t-il les mains couvertes de sang ? De quoi est-il coupable ? Les personnages, ici, sont parfaitement identifiables, crédibles, ils ont une personnalité (bancale et évolutive), un statut social.

Passer d’un thriller théâtral quasi naturaliste à une mise en scène qui avance par visions oniriques successives ne perturbe en rien Chloé Dabert : « Heureusement que les pièces sont si différentes, c’est des écritures si différentes ! »

 

Compagnonnage

Il n'en reste pas moins que sans les amitiés scéniques, le texte ne serait rien. « Je n’aurais pas envie de monter un texte si je ne pensais pas à un comédien en particulier.» Pour Orphelins, c’était Sébastien Eveno, le compagnon de toujours, rencontré au Conservatoire national supérieur d’art dramatique de Paris, avec qui elle a fondé la compagnie Héros limite et noué une collaboration au long cours avec le Théâtre de Lorient, en travaillant notamment avec des jeunes sur le territoire. Nadia C., c’était Suliane Brahim, avec qui elle avait déjà « fait des petites choses » avant qu’elle ne devienne pensionnaire de la comédie française. Formidable Juliette dans la dernière mise en scène d’Eric Ruf, elle porte à la perfection la grâce enfantine et la légèreté effrontée de la gymnaste.

Orphelins. Photo : Bruno Robin. 

Côté scénographie, Chloé Dabert s’est entourée de Pierre Nouvel. « Ce que j’aime, c’est qu’il conçoit les décors comme des installations, des objets à part entière dans lesquels on met des acteurs, qui agissent sur eux, et sur lequel les acteurs peuvent agir. » Visuellement (« mais inconsciemment ! ») cela donne des espèces de « boîtes ». Baignée dans une couleur bleue ou verte,  la « boîte » de Nadia C. est le support de circulations et de jeux qui rappellent tant la jeunesse de l’icône (championne olympique à 14 ans) que les désirs de liberté de celle qui finira par s’enfuir, la veille de la chute du régime. Dans Orphelins et malgré sa transparence, la charpente en bois plongée dans une lumière rouge n’est qu’enfermement et étouffement, sensation que le dispositif quadri-frontal ne fait que renforcer.

 

Perfection  

À laisser un peu les images décanter, Nadia C. et Orphelins finissent par se rejoindre dans la mémoire. Nostalgique et éthérée d’un côté, excessivement violente de l’autre, les intrigues s’apparentent à deux enquêtes quasi psychologiques. Dans un cas comme dans l’autre, il s’agit d'une tentative de circonscrire une personnalité qui se dérobe, la première parce qu’elle fascine, la seconde parce qu’elle aveugle. Dans les deux pièces, ce questionnement universel se joue sur fond de violence sociale : celle d’un appareil d’état dictatorial qui contrôle les corps et les esprits dans Nadia C. ; celle d’un racisme ordinaire et contemporain qui bascule dans le crime dans Orphelins.

Autre trait commun : ces deux pièces sont maîtrisées à la perfection, visuellement comme rythmiquement. « Je pense que Pierre (Nouvel) et moi on a un truc en commun…on en a jamais parlé mais… c’est que y’a rien, pas un fil qui dépasse. Peut-être qu’au bout d’un moment ça va être trop… » Basculer du perfectionnisme à la chiantise ? Chloé Dabert a tort de s’inquiéter. C’est justement parce qu’elles sont réglées comme du papier à musique que ces mises en scène peuvent prendre le risque de s’aventurer vers des écritures perturbantes sans perdre le spectateur. Il se laissera flotter dans la douceur de Nadia C., bientôt rattrapé au vol par la réalité crue de la dictature communiste. Il soufflera d’un trait d’esprit ou d’une pause bienvenue, entre deux découvertes sanglantes sur le compte de Liam, le héros de Dennis Kelly.

Nadia C. Photo : Marc Domage. 

L’année prochaine, Chloé Dabert retrouvera d’ailleurs ce dramaturge anglais en adaptant une autre de ses pièces : L’abattage rituel de Gorge Mastromas. Nadia C. aura peut-être été une parenthèse, le temps d’une année de résidence au Centquatre. Un moment de respiration pour prendre des risques, s’essayer notamment à la vidéo et à la création sonore : « Je voulais que la pièce ressemble au Centquatre, à son esprit pluridisciplinaire. » Pari réussi.