<i>Jaguar</i> de Marlène Monteiro Freitas Jaguar de Marlène Monteiro Freitas © p. Uupi Tirronen

Sachant chasser

À l’heure des best of de fin d’année, le Jaguar de Marlène Monteiro Freitas pourrait trouver sa place dans les meilleures créations chorégraphiques de 2016. L'artiste nous dit tout sur sa dernière création.

Par Léa Poiré publié le 2 déc. 2016

 

Avec ses danses grimaçantes, hybrides et brutes, la capverdienne Marlène Monteiro Freitas a fait de l’impureté son terrain de jeu. Dans Gintche solo qui métamorphose l’identité, on repère déjà une fougue animale. En 2011 le public la découvre dans la peau du chanteur Prince qu’elle interprète dans (M)imosa co-créé avec la dreamteam Cecilia Bengolea, François Chaignaud et Trajal Harrell. Avec Paradis – collection privée (Paraíso - colecção privada) et De marfin e carne as estátuas também sofrem littéralement D’ivoire et de chair - les statues souffrent aussi Marlène Monteiro Freitas affirme son style vivace qui n’oublie jamais de chorégraphier la défiguration.

Boucles brunes tombant sur ses épaules, quelques heures avant d’aller danser, c’est avec une voix douce et un accent chantant que Marlène Monteiro Freitas répond à nos questions sur Jaguar, duo d’automates malpropres prédateurs et proies, tout à la fois.

 

Sur scène ni voiture de luxe, ni fauve tacheté, mais deux personnages plongés dans une scène carnavalesque. Dans votre dernière création, où se trouve le jaguar ?

« Une chose est sûre, le jaguar ne se réduit pas seulement à l’animal figuratif. Jaguar, est une scène de chasse d’un théâtre de marionnettes, et pour cette création j’ai tout de suite eu envie de travailler en duo avec Andreas Merk. Tous les deux, nous sommes à la fois prêt à chasser, à être chassés, à ne pas chasser et à ne pas être chassés. L’idée que je me fais de la chasse n’a jamais été réduite à l’animalité, on peut tout aussi bien chasser un rêve ou un désir. Peut-être bien que la pièce a elle-même le rythme d’un jaguar : il arrive plein d’énergie, il s’arrête, il regarde, déambule, il fait attention, il regarde à nouveau, il se pose, et à la fin il attaque.

 

On croise dans ce travail beaucoup de références, à l’art brut, au carnaval capverdien. Quelles autres images ont nourri la création ?

« Le livre de Françoise Frontisi-Ducroux Le désir et les dieux, et ses images de scènes romantiques dans la nature nous ont beaucoup inspirés. J’avais déjà emprunté à ce livre des images du mythe d’Actéon et Diane pour ma précédente création D'ivoire et chair - les statues souffrent aussi. Diane, déesse de la chasse est en train de se baigner, Actéon qui rentre de la chasse avec ses chiens l’observe en cachette. Diane punit cet acte de voyeurisme en le pétrifiant. Certains disent qu’il est dévoré par ses chiens et d’autres racontent que la meute protège la statue. Dans Jaguar j’ai gardé l’idée d’un tableau de chasse dans la nature, mais on peut aussi retrouver tout ce que symbolise pour moi la nymphe, allégorie qui condense l’archaïque et le moderne, l’impur et le pur, le sale, l’aérien et le souterrain.

 

Sur scène, un grand cheval bleu fait référence au mouvement du cavalier bleu, ce groupe Munichois d’artistes d’inspiration expressionniste des années 1910 qui annonçait les prémisses de l’art abstrait... 

« Oui complètement. J’aime le matériel de construction, d’isolation, et depuis un certain temps je nourrissais l’envie de fabriquer un cheval. Avec Jaguar c’était le bon moment pour réunir ces désirs et construire ce grand cheval bleu figuratif qui a rejoint mes recherches sur le mouvement du même nom. Ce qui m’intéresse dans les travaux de ces artistes, c’est que l’attention ne soit pas portée sur la représentation du réel, mais que la peinture, la couleur et la perspective soient traités comme des vibrations qui peuvent nous atteindre, et nous ouvrir une porte d’entrée vers l’intériorité des tableaux. Cela rejoint aussi l’art de la marionnette qui n’est qu’un objet mais qui, selon la manipulation, peut devenir triste, inquiet, content, attentif ou affectif.

Dans Jaguar les références ne font que se mêler, par exemple Kandinsky, à l’origine du mouvement du Cavalier bleu, avait noué une grande amitié avec le compositeur Arnold Schönberg. Dans la pièce, j’utilise une de ses pièces musicales La nuit transfigurée qui, pour boucler la boucle, parle d’un couple marchant dans la nuit en pleine nature.

 

Dans la pièce, vous passez beaucoup de temps à vous salir et à nettoyer, les serviettes de bain sont prédominantes, quel rapport Jaguar entretien avec la propreté ?

« Au début de l’année 2015 j’ai fait un projet dans une prison de femmes à Lisbonne. Je me suis donc pas mal documentée sur l’univers carcéral, l’hygiène, l’intime, l’enfermement, et les idées transversales que cela implique. Dans la prison, j’ai travaillé avec des grandes serviettes en pensant qu’il fallait que ces femmes aient un accessoire avec elles. Je cherchais aussi une musique qui pourrait intéresser des gens de différentes cultures et j’ai eu l’idée d’utiliser la force du Sacre du printemps de Stravinsky. À cette époque je n’avais pas commencé Jaguar mais dans mon esprit la pièce se résumait tout de même à quelques éléments précis : la couleur blanche, le sport, une serviette autour du cou, des chaussures et chaussettes blanches.

Lors de la création, certains matériaux dont je me suis servi dans la prison sont revenus et ont apporté avec eux le rapport à l’intime. Par exemple, en studio, Andreas était la tête en bas et les fesses en l’air ; j’ai tout de suite pensé à l’analyse anale qui est faite en prison. Avec la serviette sur son dos, je me suis rendue compte qu’il formait un petit personnage qu’on retrouve à plusieurs moments de la pièce.

Par la manipulation de la serviette, élément très prosaïque, peut émerger des images assez disparates. Bien qu’elle nous nettoie – comme la pluie, en fond sonore, qui ne s’arrête pas de tomber – la serviette n’est jamais seulement une simple serviette.

 

La serviette autour du cou renvoie aussi au sport, comme vos costumes : jupette de tennis, polo et chaussettes hautes.

« On peut chasser un rêve, on peut chasser un désir, on peut être pris dans l’idée d’être prêts. Le sport dans la pièce est venu de ça, il fallait qu’on soit toujours entraînés, prêt pour les affects, tout comme être prêts à bondir.

 

Votre danse se déroule un peu comme un cadavre exquis, on ne sait jamais où elle va nous mener. Qu’est-ce qui vous intéresse aujourd’hui dans la recherche du mouvement ?

« Ce qui m’intéresse depuis toujours c’est la transformation, je parle souvent d’hybride c’est à dire faire coexister dans le corps ou la composition des éléments simultanément contradictoires sans qu’il n’y ait jamais d’évidence. J’aime aussi parler de fiction parce qu’elle nous fait échapper à la gravité, dans les deux sens du terme. Finalement, je passe beaucoup de temps à parler des pièces, mais elles parlent d’elles mêmes et je ne sais pas exactement ce qu’elles racontent, il y a quelque chose de l’ordre de l’indicible.

 

Au milieu de la pièce, vous arrivez dans une situation où vous êtes tous les deux collés pour ne former qu’un seul personnage géant, à une bouche. Comment êtes vous arrivés à produire cette image puissante ?

« J’ai été touchée par des figures d’art brut et j’avais envie de construire une poupée humaine géante. Je ne me suis jamais dit que ça ne marcherait pas ! En studio, c’est une des premières choses que je voulais essayer et filmer pour savoir si ça correspondait à mon image. On l’interprète comme une poupée mais en réalité c’est un baiser : deux images, deux situations disparates se rejoignent et l’un a besoin de l’autre pour exister. Cette poupée me fait aussi penser à des femmes, à la musique mélancolique du Cap-Vert qu’on appelle « Morna » qui accompagne ce moment.

 

Peu d’artistes contemporains s’identifient à l’art brut, mouvement qui qualifie les œuvres d’artistes outsiders exempts de culture artistique. Certains parleront d’art des fous puisqu’il regroupe aussi les productions de pensionnaires d’asiles psychiatriques ou d’autodidactes coupés de la société. Qu’est ce qui vous intéresse là dedans ?

« J’adore ce mouvement et je n’ai jamais vraiment réfléchi à cette attirance. Pour Jaguar c’est particulièrement l’artiste Adolf Wölfli qui m’a inspirée. Toute sa vie il a été enfermé dans des hôpitaux psychiatriques, son œuvre est vertigineuse et emblématique de ce mouvement. La monumentalité ne se voit pas que dans la production foisonnante d’œuvres mais aussi par la tempête intérieure qu’il a contenu, il s’est carrément réinventé un monde. Par exemple, il a inventé des nombres qui vont au delà des nombres qui existent, dans une relation étonnante au micro et macro. Dans ses dessins il place de toutes petites figures, comme dans un jeu de piste, et des grands patterns géométriques qui se lient et se délient. Je suis touchée par ce côté surchargé et rempli de son œuvre dans laquelle il a construit sa propre idée de la couleur, de la perspective et de l’échelle. C’est ce travail qui m'a conduite à travailler sur le très petit, le très grand, le très court, le très long, le très fort, le très faible. 

L’un de ses tableaux composé de deux figures centrales entourées par des ornements géométriques m’a donné l’impression d’être simultanément face aux deux côtés d’un miroir. J’ai commencé à imaginer la construction de la pièce comme ça, avec des reflets, ce n’est peut être pas évident pour le spectateur mais peu importe, c’est important pour moi. »

 

Propos recueillis par Léa Poiré

 

> Jaguar, de Marlène Monterio Freitas a été présenté du 6 au 16 novembre à Château-Thierry. Le 1er février au CDC Dijon Bourgogne (festival Art danse) ; le 30 janvier au Pacifique, Grenoble ; en février à Avignon (festival les Hivernales) ; en mars à la Mac, Créteil (Biennale de danse du Val de Marne) et à Roubaix (festival Grand bain)