Josh Kline, <i>Unemployment</i> Josh Kline, Unemployment © p. Paolo Saglia
Entretiens arts visuels politique

Souvenirs de bureau

Josh Kline

À l’occasion de son exposition Unemployment à la Fondazione Sandretto Re Rebaudengo de Turin, Josh Kline se confie sur un futur proche qui ne fait pas rêver, du post-humanisme à la crise du capitalisme en passant par les conditions de vie des artistes aux États-Unis et l’élection de Donald Trump. Ses mots sont comme ses œuvres, puissants et dérangeants.  

Par Irene Panzani publié le 9 janv. 2017

Des boites remplies de « souvenirs de bureau », des employés d’âge moyen allongés par terre dans des sacs plastiques, comme des poubelles, une vidéo qui montre comme la vie est belle sans le boulot. En parallèle, la « crise », économique, politique, démocratique, sature les discours contemporains. Étymologiquement, cette notion relève d’un jugement sur l’état des choses présentes, et sépare un avant d’un après. L’artiste américain Josh Kline regarde, juge et montre ce qu’il voit : un homme noyé dans le travail, en perte de repères, tué par les produits qu’il a lui-même créé, marginalisé et jeté à la poubelle. Il poursuit une réflexion, ouverte dès la fin du 18e siècle avec l’arrivée des machines dans les usines : Et si l’on pouvait se passer du travail ?

 

On parle de post-humanisme par rapport à votre travail alors qu’Unemployment semble un scénario très proche voir actuel. Comment appréhendez-vous le post-humanisme et le présent ?

« Entre 2009 et 2014, j'ai produit un corpus d'œuvres qui traitait du travail créatif et précaire, de la technologie et de la vie humaine à l’ère du capitalisme néolibéral. J’envisageais la condition post-humaine comme un relevé non-humain, le travail et la technologie plongeant les individus dans des conditions d'extrême compétition. Je pense que le capitalisme et le travail nous ont déjà conduits en dehors de notre humanité. Pour beaucoup d'entre nous, quand nous sommes au travail, nous cessons d'être humains et devenons des dispositifs périphériques de l'économie — un équipement de bureau doué de sensations. Unemployment fait partie d'un cycle de projets qui a commencé en 2015 et explore les politiques et les économies du 21e siècle, lesquelles définissent nos conditions de vie actuelles et à venir.

 

Vous parlez du « secteur créatif » comme de n'importe quel autre secteur productif, et dans lequel les travailleurs sont habitués à être précaires et constamment endettés. L'art peut-il être engagé s'il est considéré en tant que produit ?

« Admettre que l'œuvre a un rôle économique dans la société ne nie pas la possibilité d'un engagement critique. Même les artistes doivent gagner leur vie. Nous ne venons pas tous d’un milieu aisé. Quand on parle de cinéma aux États-Unis, nous nous référons à l'industrie du film. Un film n’existe pas en dehors de l'économie. Il y a des syndicats, les gens ont des carrières, et personne ne questionne la nécessité d'être payé pour le travail fait, ni ne questionne le potentiel d’un film à engager la société. Si nous en attendons quelque chose, plus que de l'art, c'est parce que le cinéma rejoint un public plus large — potentiellement un public divers du point de vue économique et politique. En 2016, il n'y a pas de « en dehors » du capitalisme, je pense que c'est très clair pour tout le monde. Ce manque d'alternative à notre système économique est l'un des problèmes fondamentaux de notre temps. Aux États-Unis, il n'y a pas de financements publics pour l'art. Soit les artistes américains vendent leurs œuvres, soit ils ont un boulot alimentaire. Ou bien, ils sont nés riches.

Josh Kline, Unemployment. p.  Paolo Saglia

 

Vous enseignez également l’histoire de l’art vidéo à la School of Visual Art à New York. Quelles sont les préoccupations des nouvelles générations d’artistes ?

« Aux États-Unis, le système des écoles d'art est comme un schéma pyramidal où une minorité de vieux artistes mine les aspirations d'un grand nombre de jeunes artistes. Le nombre dérisoire des opportunités pour les artistes émergents d'exposer aux États-Unis est éclipsé par le nombre croissant de diplômés des écoles d'art. Cela crée des conditions de compétition aiguë et de désespoir parmi les artistes. En outre, le coût des écoles d'art plonge les artistes américains dans une dette éternelle. Depuis la crise financière de 2008, les artistes se lassent de plus en plus des académies pour se tourner vers des communautés et des dialogues moins professionnalisés, gérés par les artistes mêmes.

 

Dans Unemployment, mais aussi dans vos précédentes expositions à Canal47 et à la Biennale d’art contemporain de Berlin, vos œuvres utilisent des dispositifs/symboles de la société capitaliste, comme les médias, qui interrogent la société et la culture américaine. Que peut-on dire de la culture américaine du 21e siècle, et plus particulièrement après la victoire de Donald Trump ?

 

« Je ne pense pas qu'une culture américaine monolithique existe et ait jamais existé. Par contre, je suis sûr qu'il y a une culture de la guerre aux États-Unis. D'un côté, il y a une coalition réactionnaire de personnes qui veulent renverser les droits civils et les changements démographiques de la dernière moitié de siècle pour revenir à une Amérique fantasmée des années 1950, une Amérique traditionnaliste dominée par les hommes blancs. De l'autre, il y a des personnes qui veulent embrasser une vision différente, tolérante, multi-culturelle, pro-immigrants, féministe et queer-friendly de l'Amérique. Il y a aussi un conflit de classe énorme, comme une bombe sous la surface de la vie américaine, qui ne s'aligne pas nettement à ces identités et divisions culturelles ou avec les partis politiques américains.

« Les dix millions de personnes qui ont voté Trump ne sont pas une entité monolithique non plus. Quelques uns sont des suprémacistes blancs, d’autres, au contraire, sont des ouvriers vivent la chute du néolibéralisme depuis les trois dernières décades — des personnes qui ont voté pour Obama deux fois avant de voter Républicain en 2016. La base de Trump se révolte contre le néolibéralisme et celui-ci a su habilement adresser la rage de cette base contre la classe intellectuelle du pays et contre les personnes les plus faibles de la société américaine — sans papiers, demandeurs asile, minorités pauvres, etc. — au lieu de l'adresser vers la classe néolibérale en charge, à laquelle lui-même appartient.  Dans le travail que je suis en train de faire maintenant, je suis moins intéressé au sort des artistes qu’à celui de la société dans son ensemble.

« Mon projet Unemployment regarde devant, au moment où l'automatisation aura détruit le travail de la classe ouvrière et commencera activement à débaucher les professionnels de la classe moyenne occidentale.

 

Josh Kline, Unemployment. p.  Paolo Saglia

 

Dans un entretien avec Domenick Ammirati pour Frieze, vous affirmez : « comme Google ne le fait pas, quelqu'un doit penser et se demander qui aura une extension radicale de la vie et qui aura un boulot chez Walmart sans assurance médicale ». Avez vous une réponse ?

« Le capitalisme est en crise. Afin d'accroitre la productivité et baisser les coûts, l'industrie s'est tournée vers l'automatisation. Cela augmente les profits d’une minorité, sans créer d’emploi ni de niveau de revenus nécessaires à une croissance économique robuste et au consumérisme. Même si le Brexit, Trump, ou encore le Front National forcent les compagnies à rapatrier leurs usines, l’emploi ne suivra pas pour autant. La vérité, c’est que tous les ans, de moins en moins de personnes sont nécessaires pour produire les besoins et les désirs de nos sociétés. Les usines sont dotées de personnel robotisé aujourd'hui.

« Notre classe politique, mariée à une éthique du travail capitaliste qui fait de moins en moins sens chaque année, nie cela. Le livre d'Alex Williams et Nick Srnicek paru récemment, Inventer le future: Post-capitalisme et le monde sans le travail, établit un argument très convaincant pour un aligner le politique avec la possibilité d’un « après-travail » : il préconise une automatisation totale, un revenu universel de base, la baisse des heures de travail tout en rejetant une éthique basée uniquement sur celui-ci. L'automatisation doit être utilisée pour nous libérer du travail au lieu d'être le moteur de la précarité. Les bienfaits de l'automatisation devraient être redistribués plus équitablement. Universal Early Retirement, la vidéo présentée dans Unemployment parle de cela. C'est une publicité politique aux allures de science fiction qui se passe en 2030 pour un revenu de base universel aux États-Unis. Dans la vidéo, des personnes de classe moyenne parlent de ce qu'ils feraient de leur temps s'ils étaient libérés du travail, s'ils ne devaient pas se soucier de gagner de l'argent, de payer des loyers ou de rembourser des emprunts. Ils pourraient poursuivre leurs rêves de la même manière que les riches. Unemployment s’inspire des années 1920 et 1930. Nos classes politiques ont oublié les leçons de la Grande Dépression et de la Deuxième Guerre mondiale. Le chômage ouvre la porte au fascisme, à la violence et aux pires conflits civils. Les gens enragés ne se soucient pas de la démocratie. L’une des réponses est de tout miser sur le capitalisme et le travail. L’autre est de se battre pour quelque chose de meilleur, un futur au-delà du manque et du marché.

 

Propos recueillis et traduits de l’anglais par Irene Panzani

 

> Josh Kline, Unemployment, jusqu’au 12 février à la Fondazione Sandretto Re Rebaudengo, Turin, Italie