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Entretiens Musique

Oiseaux-Tempête

Après la Grèce au bord de l’insurrection et la Turquie post-Gezi, Oiseaux-Tempête s’est posé sur les eaux troubles du Liban. Trois escales en Méditerranée et trois albums pour un groupe qui navigue à l’instinct, comme attiré par le désordre, sans jamais tomber dans le panneau de l’orientalisme.

Par Jean-Roch de Logivière publié le 7 juin 2017

 

 

Pour AL-‘AN ! Frédéric D. Oberland et Stéphane Pigneul se sont fondus dans la scène ambient, krautrock et free jazz libanaise et ont multiplié les improvisations avec les musiciens locaux. Une immersion de plusieurs semaines qui leur a permis de capter – à l’aide de sessions de field recording – l’urgence et la mélancolie de Beyrouth. Maintenant ! en arabe est  l’album d’une ville sur laquelle plane l’orage du Proche-Orient. Accompagné d’une bouteille d’arak, le duo fondateur évoque son rapport au voyage. Un disque d’Omar Khorshid tourne sur la platine.

 

Trois disques, trois voyages autour de la Méditerranée. Pourquoi ce besoin de périple ?

Frédéric D. Oberland : On aime l’idée de ne pas rester dans un endroit plus ou moins confortable à faire des disques. Dès le premier voyage en Grèce, il y avait cette envie de prendre un pouls. Quand il résonne, l’ailleurs est une source d’inspiration, tu vas naturellement y chercher des trucs qui te parlent. Un peu comme dans notre musique : on part de rien pour arriver à ce qui est, pour nous, une évidence. En même temps, voyager permet de te confronter à d’autres sons et d’autres perspectives. Tu n’es pas juste dans ton milieu noise, à te dire que tu vas faire un disque de noise et peut-être utiliser une cornemuse.

Avec vos voyages en Grèce et en Turquie, cherchiez-vous à documenter quelque chose ?

Stéphane Pigneul : Quand Frédéric est parti en Grèce avec le photographe Stéphane Charpentier, leur projet était de faire une sorte de documentaire politique, sans savoir la forme que ça allait prendre. À ce moment, vers 2010, on nous disait tous les jours dans les journaux que c’était la fin de l’Occident, la destruction de l’Europe ! Il est revenu avec des sons et des idées qu’on partageait. On jouait déjà ensemble dans Le Réveil des tropiques ou FareWell Poetry, d’autres groupes qui avaient leurs propres dynamiques.

F. D. O. : Avant le second album, j’étais à Istanbul. C’était un an après les manifs de Gezi. Je rencontrais des gens investis dans le mouvement et nos discussions prolongeaient les interrogations du premier voyage ; de manière hyper informelle, parce qu’il y avait moins de travail de terrain qu’en Grèce. À l’époque, Erdoğan était déjà Erdoğan, il allait se faire réélire. Il y avait déjà cette petite amertume, la désillusion. En rentrant, Stéphane m’a invité en Sicile où il habitait à l’époque, c’est là qu’on a construit Ütopiya?.

Au Liban vous êtes allés plus loin en enregistrant avec des musiciens de Beyrouth.

F. D. O. : On avait le désir de se confronter musicalement, mais aussi de se dire qu’il y a un moyen de communiquer ensemble. C’est naïf, mais on partage des choses très claires avec les musiciens qu’on a sollicités pour jouer à Beyrouth. On aimait leur travail et leurs recherches. On imaginait un état d’esprit dont on se sentirait proches. Quand on a échangé nos musiques, ça a fait tilt, on avait le sentiment que ça pouvait opérer. Si le voyage est intéressant, c’est aussi parce que ça t’aide à repousser cette notion de frontière avec laquelle on grandit très vite.

S. P. : On s’est posé des tas de questions avant de partir. Avec nos passeports, on peut passer partout, mais pourquoi aller là-bas ? On s’est rendu compte qu’on voulait surtout jammer avec d’autres musiciens. Il y avait un challenge : serons-nous à la hauteur ? Nous ne sommes pas des virtuoses : on tâtonne, on marche en chœur et à l’instinct. On raconte souvent ces moments de transe où l’on overplay, quand on joue au-dessus de nos capacités. Les retrouver avec de nouvelles personnes, au Liban, c’était aller encore plus loin.

Comment s’est passée votre immersion dans la scène musicale libanaise ?

F. D. O. : Je connaissais Scrambled Eggs, un groupe de Charbel Haber, bien avant qu’on planifie ce voyage. En 2014, j’étais juré au festival Côté court de Pantin et il y avait ce film de Nadim Tabet et Karine Wehbé, Été 91, dont Charbel a fait la bande originale. Je connaissais aussi la musique de Sharif Sehnaoui, il était dans la clique musique improvisée et free jazz des Instants chavirés à Montreuil. Notre musique résonnait avec celle de certains groupes libanais : le côté un peu free, le côté électrique. Même si le Liban est un petit pays enclavé dont tu ne peux pas sortir en bagnole, la scène musicale est vachement connectée avec l’extérieur.

S. P. : C’était important pour nous de faire aussi des concerts, en plus de ces sessions en studio. Alors on a joué au Yukunkun et à l’Onomatopoeia, un petit lieu de musique expérimentale sur les hauteurs de la ville. C’est la première fois qu’on rencontrait le percussionniste, Ali El Hout. On n’avait jamais joué ensemble mais on était hyper calés ! Et puis on a fait un concert avec The Bunny Tylers, le nouveau groupe de Charbel Haber et de Fadi Tabbal. C’était au Grand Factory, une ancienne usine de matelas devenue une gigantesque boîte de nuit, plantée dans une zone industrielle.

F. D. O. :  Dès le départ, l’idée était d’éviter l’orientalisme. OK nous étions au Liban. Ça nous posait des questions, ça nous interrogeait, il y avait des envies de folklore. Mais nous n’étions pas là pour faire un disque de vulgarisation orientale ! On serait bien des crétins de croire qu’on pourrait assimiler la musique orientale, complexe et très écrite, avec ses structures qu’on ignore complètement. Pour le morceau « Feu aux frontières », on était en studio à Bourj Hammoud avec Youmna Saba, qui jouait du oud. C’est un instrument difficile à enregistrer car très précis, alors on a dû baisser le volume de nos instruments. On a commencé à groover, à trouver des mélodies, puis l’impro est partie en sucette. Et là, Fadi Tabbal, qui enregistrait la session nous dit : « Putain, les gars, Anouar Brahem [célèbre oudiste et compositeur tunisien – Nda], ça n’est pas possible ! » On a tous explosé de rire. Juste après on enregistrait le morceau « Our Mind is a Sponge; Our Heart is a Stream », le bruit de la ville de Beyrouth.

Le field recording est justement très présent sur ce troisième album.

F. D. O. : C’est le côté document qui nous intéresse. Entendre le bruit de cette ville qui a influencé notre musique et se dire que l’ambition, musicalement, ça n’est pas seulement de reproduire ce bruit avec nos instruments. On avait aussi envie d’entendre la parole de Charbel Haber ou la voix de Maarouf, journaliste indépendant et activiste, pendant les grandes manifestations qui ont suivi la crise des ordures en 2015. On voulait qu’il nous donne son sentiment, qu’il nous parle de ce mouvement. C’est bien joli de mettre des bruits de manifestations dans un disque, mais c’est plus intéressant de le contextualiser. Il y a aussi l’enregistrement de la procession d’un enterrement maronite. Certaines villes portent des empreintes sonores importantes. Je suis tout le temps surpris par les bruits du quotidien qui ont, je pense, une grande influence sur notre manière d’aborder les textures de nos instruments.

S. P. : Certains field recordings ont été apportés par As Human Pattern, le duo des vidéastes Grégoire Couvert et Grégoire Orio, qui faisait partie du voyage. On les connaissait pour leur travail avec Mondkopf – qui joue aussi sur l'album aux côtés de G.W.Sok de The Ex, Tamer Abu Ghazaleh, Sylvain Joasson ou Stéphane Rives. On a vraiment fait le disque ensemble. Le morceau « À l’aube » a été enregistré sur la terrasse de l’appartement à Beyrouth. On était dans un bon mood, Charbel nous avait prêté un ampli sur lequel on pouvait brancher synthés, guitares et se mixer nous-mêmes. Les deux Grégoire ont trouvé un vidéoprojecteur qui traînait et nous ont passé leurs rushs, tournés en Hi8. On regardait les images en jouant. Naïvement, on essayait de trouver une idée pour le studio, mais on s’est laissé déborder. Le morceau est né comme ça !

 

Charbel Haber - The Bunny Tylers

Avec ses groupes Scrambled Eggs, Malayeen ou The Bunny Tylers, Charbel Haber, 39 ans, façonne depuis une vingtaine d’années la scène musicale beyrouthine.

 

Comment a évolué la scène musicale alternative à Beyrouth ?

Charbel Haber : Avant, la scène beyrouthine mélangeait rock, electro et rap sous la bannière « scène underground libanaise ». C’était n’importe quoi ! Depuis deux ans, c’est différencié et il y a plus de groupes, comme Kinematic, Kid Fourteen ou Postcards. Les gens sont plus curieux, la scène s’est ouverte sur l’extérieur : vers la Jordanie, l’Égypte et, bien sûr, la Syrie. La collaboration avec les Syriens est souvent perçue de façon romantique, parce qu’ils sont réfugiés, mais en réalité ils apportent vraiment quelque chose. Depuis quelques années, il y a aussi des infrastructures, des labels et des endroits où jouer.

Ceux qui ont 25 ans aujourd’hui sont les enfants gâtés de la scène musicale libanaise. Nous, on a grandi à la fin de la guerre [1975-1990 – Nda], dans des conditions plus dures. À 20 ans, on jouait du punk dans des bars de blues, personne ne nous comprenait. Il y avait une grande rupture culturelle entre nous et les organisateurs de concerts… Pour faire une bonne scène, il faut un ingénieur du son, qui connaît ton style de musique. À l’époque, nos ingés son faisaient des balances pour des concerts de musique arabe, ce qui n’a rien à voir ! 

Musicalement, comment s’est passée la rencontre avec Oiseaux-Tempête ?

C.H. : On cherche les mêmes paysages, la même mélancolie. Notre premier morceau ensemble illustre vraiment la symbiose et la fluidité de notre relation. On s’est assis pour faire un test son, Frédéric et moi étions à la guitare, Stéphane était à la basse et boum, le morceau est sorti tout seul. Les Oiseaux-Tempête avaient des idées précises, une approche de la musique concrète. Ils ont utilisé des prises de son comme matière sonore, la musique devient multidimensionnelle, non linéaire. Beaucoup de gens passent dans cette ville et n’en gardent que le superficiel, la fête, «Oh l’énergie beyrouthine ! » Eux, ça n’était pas le cas, ils ont vécu à Beyrouth.

Aujourd’hui, vous jouez avec Fadi Tabbal dans un nouveau groupe, The Bunny Tylers.

C.H. : Au départ, ça n’est pas un projet musical, plutôt l’envie d’exploiter l’esthétique du roman noir, de Truman Capote jusqu’à James Ellroy. En France, vous avez eu des tentatives pour adopter cette esthétique de la banlieue déprimante, la série Les Revenants par exemple. On voulait transporter cette ambiance mystérieuse et obscure ailleurs. Le disque qui est sorti en novembre dernier, Glitches and Drones 2013-2016, est une série de morceaux écrits pour des films. On a d’ailleurs composé quatre morceaux pour One of These Days, le premier long métrage de Nadim Tabet qui sortira dans quelques mois.

 

Propos recueillis par Jean-Roch de Logivière, avec Hugo Lautissier (Charbel Haber) / Photos : Paul Arnaud pour Mouvement

 

> Oiseaux-Tempête sera en concert le 9 juin au Ciné 104, dans le cadre du festival Côté Court, Pantin. 

> AL-'AN ! de Oiseaux-Tempête, Sub Rosa, 2017