Vue de l’exposition <i>Fondling</i> de Gerald Petit. Courtesy Triple V.  Avec : <i>Sans titre (Dark Sky#6)</i> et <i>Sans titre (A&M#2)</i> Vue de l’exposition Fondling de Gerald Petit. Courtesy Triple V. Avec : Sans titre (Dark Sky#6) et Sans titre (A&M#2) © p. André Morin
Entretiens arts visuels

Le dehors dans l’image

Rencontre avec le photographe et peintre Gerald Petit à l’occasion de son énigmatique exposition à la galerie Triple V à Paris. 

Par Alain Berland publié le 7 mars 2017

Vous avez toujours maintenu d'étroites relations entre photographie et peinture. Pourtant, à Triple V, vous exhibez dès l'entrée deux toiles abstraites très colorées et semblez avoir abandonné la photo. Est-ce un manifeste ?

« C’est moins un manifeste qu’une manière d’éviter quelque chose qui pourrait être perçu comme un « système » de travail. Dans cette aventure avec la peinture, ce qui me plaît c’est son principe même, la liberté totale qu’elle permet. Après des mois de travail sur un même type de geste, conduisant au noircissement progressif, en partant de la couleur la plus vive jusqu’à une obscurité quasi sidérante, j’ai eu envie de relier ces couleurs entre elles et de les émanciper d’une chose programmée. Ces peintures colorées qui ouvrent l’exposition ne sont pas antérieures aux autres, elles n’en sont pas les préliminaires, en fait ce sont quasiment les dernières sorties de l’atelier.

Et la photographie est toujours une évidence pour moi, 25 années de pratique ne s’effacent pas d’un coup. Mais depuis quelques temps, j’ai plus de difficulté. D’une part, j’en éprouve moins le désir et même si au départ je voulais faire des photographies pour cette exposition, rien ne s’est imposé. Sans doute parce que ces peintures ont absorbé une partie de ma relation à la photographie, à ses principes phénoménologiques. Pour photographier il faut inviter le dehors dans l’image. Pour peindre, pas forcément. Je pense que le jeu, ici, était exclusif, donc interdisait toute invitation.

Gerald Petit, Sans titre (Black Bird #5), Vue de l’exposition Fondling. Courtesy de Triple V. p. André Morin

 

À ce propos, vos œuvres font intervenir des tiers, souvent très proches de vous. Quelle est la part du biographique dans votre œuvre ?

« Elle est variable mais toujours présente. La plupart de mes pièces contient quelque chose de l’ordre du récit – quelque chose de vécu, des expériences de rencontres, des confidences, des secrets. C’est sans doute moins visible dans cette exposition, parce que cette peinture est plus « taiseuse » vis-à-vis de cette dimension biographique. Mais dans chaque peinture il y a une relation, la conséquence d’un échange qui a inoculé des nécessités et des sensations déterminantes. La part biographique est vécue, ça n’est pas un a priori, ni une idée téléguidée. Elle est un préalable à tout ce que je fais. Les œuvres visuelles ne sont pas les mieux adaptées aux récits d’histoires privées, d’une rupture ou d’une émotion charnelle, mais elles peuvent dire tout ça autrement. Ce dehors, c’est donc moins un sujet qu’une matière brute à transfigurer. C’est vrai que je m’intéresse beaucoup aux histoires vécues, mais au même titre qu’à l’histoire des formes, et ça déplace constamment les lignes.

Gerald Petit, Sans titre (Fondling A.A), Vue de l’exposition Fondling. Courtesy de Triple V. p. André Morin

Vous vous intéressez aussi à la rumeur : son sujet, sa propagation, sa circulation, comme œuvre.

« Une rumeur ne peut pas être revendiquée, elle n’a donc pas d’auteur et si elle devient une œuvre, elle ne sera pas signée. Ça a fondé pour moi un rapport différent aux images : la conviction qu’il était nécessaire d’impliquer d’autres personnes que moi pour en faire. La rumeur m’a intéressé comme moyen de faire une image, de la véhiculer, de la partager en respectant sa nature qui est de se fondre dans l’anonymat, tout en restant l’observateur de sa dimension sociale. Cette dimension chorale, co-interprétée ou co-écrite, a conservé une influence sur ce que j’ai pu faire après ces pièces « rumorales » [2001 – Ndlr].

Si « La Rumeur de Dijon »1 est loin de mes manières de travailler d’aujourd’hui, j’ai conservé quelque chose de cette expérience, de l’ordre de la contamination, de l’exagération. La rumeur, c’est le faux-semblant. Et pourtant elle dépend de la réalité pour exister. Je pense que chacune de mes peintures et chacune de mes images en général obéissent à cette règle.

Gerald Petit, Sans titre Vue de l’exposition Fondling. Courtesy de Triple V. p. André Morin

Cette exposition est très énigmatique. Les toiles de grands formats présentent des sortes de volutes gazeuses sur un fond obscur qui évoquent des ciels et les petits formats des jeux de mains ou des portraits d'animaux. Pourquoi ces motifs ?

« Pour être sincère, je ne les choisis pas, ils s’imposent successivement dans la discussion. Mais ils sont tous des sujets assez récurrents finalement. La bête, les corps sensuels, les paysages nocturnes, les portraits augmentés. Si je regarde mon travail depuis 20 ans, je me rends compte que ce sont toujours à peu près les mêmes figures ; elles changent de morphologie, de traitement, de format, mais pas vraiment de sens. C’est un peu ce que je disais avant. La rumeur a produit une typologie de sujets et de formes qui sont devenus assez récurrents dans mon travail. Les traitements ont changé, jusqu’à cette exposition qui est exclusivement picturale, mais si je repense à l’exposition Heroes, par exemple, il y a 12 ans, ce sont les mêmes thématiques.

La constance, ici, c’est la manière de fabriquer ces grands formats très sombres, composés de couches colorées successives qui concourent progressivement à une sensation de noir profond, sans jamais utiliser de noir et rarement de blanc. Les opérations chromatiques et chimiques de l’huile révèlent des ressemblances très fortes avec le noir et blanc photographique. Ensuite, la diversité des figures, fragments de visages ou animaux, mains ou ciels, sont toutes assez semblables au fond. Elles concourent à une hyper-présence de l’image, du sujet autant que des gestes qui le génèrent.

Ce sont des images très tranchées, chirurgicales parfois, qui livrent avec une certaine précision des fragments de corps en soustrayant la scène, l’action ou le contexte. Quasiment aucune d’entre elle n’est posée, elles sont toutes des saisies furtives que la peinture fixe avec une quête de contrôle. Qu’il s’agisse des mains ou des volutes, chacune de ces compositions est fragmentée, soumise à une rétention d’indices plutôt que d’en être une source. Si elles sont énigmatiques, c’est parce que je refuse de les rendre compréhensibles ou identifiables. Il y a toujours un sujet mais il est en partie dissimulé. Il ne se livre qu’à moitié.

 

1. En 2001, Gerald Petit lance une rumeur sur le campus universitaire de Bourgogne. Dans le cadre d'une résidence artistique, il s'intéresse à la question de la propagation d'une image dans un tissu social, et à celle de la signature, ou non, d'une œuvre dans ce contexte particulier ; l’artiste relie alors ces réflexions aux relations étroites qui peuvent exister entre la dimension monstrueuse de la rumeur et l'allégorie en peinture. 

 

> Gerald Petit, Fondling, du 3 février au 8 avril à la galerie Triple V, Paris