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Vue de l’exposition <i>Autonomous spaces</i> aux Ateliers du Vent à Rennes dans le cadre du printemps art et Santé Vue de l’exposition Autonomous spaces aux Ateliers du Vent à Rennes dans le cadre du printemps art et Santé © p. Sarah Heussaff
Entretiens arts visuels

L'art du handicap

Les disability arts, littéralement traduit par « les arts du handicap », jamais entendu parler ? Sarah Heussaff, rare spécialiste en France de ces mouvements, organise la première exposition française consacrée. L’occasion de soulever avec elle des problématiques artistiques mais aussi sociales et politiques quasi-invisibles. 

Par Gauthier Lesturgie

Peut-être pourrions-nous commencer par préciser ce que vous entendez par « disability arts » ?

« Les disability arts sont inhérents à ce qui a été appelé « le modèle social du handicap » en réponse critique aux modèles médicaux et qui s’est principalement développé au Royaume-Uni et aux États-Unis dès la fin des années 1960. La vision que j'en ai s’appuie sur les idées de Colin Barnes et Geof Mercer qui considèrent les disability arts comme des pratiques engagées socialement et politiquement. Pour la plupart ce sont des artistes handis qui ont une pratique artistique professionnelle et qui de ce fait se détachent frontalement de l’art thérapie ou des pratiques dites d’art brut qui sont souvent les deux termes-amalgames que l’on retrouve dans les médias courants pour qualifier ces expressions artistiques. Donc il s’agit bien ici de pratiques autogérées, auto-nommées, d’auto-représentation de ces artistes et des cultures auxquelles elles et ils se rattachent, et donc des cultures du handicap.

                                   

Pouvez-vous nous parler brièvement de la formation de cette pensée, son histoire, peut-être les luttes qui ont permis l’émergence de ce champ d’études que l’on appelle donc les disability studies ?

« Ce modèle social du handicap qui s’est développé plus tard dans les disability studies émane selon moi de l’UPIAS (Union des personnes handicapées physiques contre la ségrégation). Une union fondée en 1972 dans un hôpital de l’Hampshire au Royaume-Uni. Un groupe de résidents se sont élevés contre leur dépendance vis-à-vis de l’institution. C’est à ce moment là que l’union a réinterprété le terme de « handicap » (disability) dans un manifeste publié en 1976. Ils apportent une nuance entre « impairment » et « disability ». « L’impairment » touche physiquement au corps, que l’on traduit littéralement en français par « déficience » sans l’aspect péjoratif que l’on retrouve en français. « Disability » désignant alors le handicap de manière plus large et sociale. Ce n’est donc plus compris comme un modèle individuel qui concerne une personne face à un corps médical mais davantage comme relevant de dynamiques sociales : par un impairment [une déficience] nous sommes rendus disabled [handicapé] par la société et ses normes valides.                                  

« Il faudrait également parler de l’Independent Living Movement au sein du plus global Disability Rights Movement (mouvement pour les droits des personnes handicapées) avec à sa tête John Evans. Avec le Project 81, John Evans demandait l’obtention directe des allocations, en supprimant l’intermédiaire institutionnel, qui lui permettrait d’employer lui-même ses assistants de vie. Il réussit en 1983 à obtenir gain de cause. Il y a aussi eu, à San Francisco par exemple, le Protest 504 en 1977 où pendant 26 jours des activistes ont occupé un bureau d’état fédéral pour faire appliquer la section 504 du Rehabilitation Act qui devait condamner toutes discriminations au handicap à l’éducation et à l’emploi. Ce qui est très intéressant ici et a construit ma façon de penser, c’est que l’on a pu voir une intersolidarité des luttes. Des membres du Black Panther Party ont fait partie de ce mouvement. La Butterfly Brigade, un groupe d’action contre les violences homophobes, s’est aussi ralliée à la cause.

 

Et en France ? Avons-nous des luttes similaires ? Des échanges entre les communautés activistes anglophones et françaises ?

« En France, le Comité de lutte des handicapés naît à la même période et s’arrête en 1979. Ces activistes français ont publié le Journal des Handicapés Méchants qui était un support de communication et de revendications. Ces luttes se sont alliées à celles des milieux ouvriers, en se rassemblant contre le capitalisme fondé sur des valeurs de travail, de vie et de consommation en inadéquation avec les personnes handies. Par handies, j’entends aussi des personnes malades, maladies chroniques et maladies évolutives.

                                                                       

La distinction entre « disability » et « impairment » est difficilement traduisible en français. Selon vous, cette absence de nuance dans le vocabulaire prouve que le système français a beaucoup de mal à appréhender politiquement le handicap.

« Oui, cette nuance entre les deux termes anglais est politique. Prenons un autre exemple. Le terme « validiste » a été proposé par Zig Blanquer qui a l’une des réflexions les plus intéressantes en France sur ces questions. « Validisme » est une traduction de « ableism » qui désigne des sociétés validocentrées, construites par et pour les valides et sur la réhabilitation de celles et ceux qui ne le sont pas. Zig parle également de la culture Crip qui est une réappropriation du terme anglais « cripple » qui signifie estropié, infirme, impotent. La culture crip est une culture de résistance qui fait la jonction entre la culture Queer, autre appropriation d’une insulte (« pédé »), et handie. Face à une société qui est dans la réparation/réhabilitation pour atteindre la norme fantasmée, comment faire rayonner d’autres manières d’être et de faire.

 

Autonomous Spaces, que vous organisez avec Zig Blanquer est la première exposition en France qui expose des pratiques de disability arts mais les artistes représentés sont principalement originaires du Royaume-Uni et du Canada.                          

« Oui je ne voulais pas isoler les choses de leur contexte. Ces pratiques se sont développées dans les pays anglophones en parallèle de toutes ces histoires dont nous avons parlé. À Toronto par exemple, la Tangled Art gallery, qui a ouvert en mai 2016, est exclusivement dédiée à la diffusion et production des disability arts.

Je ne voulais pas faire en France un jeu d’équivalence du type « ah tiens toi tu peux être ‘’disability arts’’, etc. » Donc la plupart des artistes sont basés aux Royaume-Uni et Canada, seul Kamil Guenatri, qui présente une performance, travaille en France.

« À l’instar des pratiques féministes des années 1970, l’usage du corps est essentiel, beaucoup de performances endurantes qu’il m’intéressait d’exposer. La vidéo est un médium qui se diffuse facilement notamment via internet. Internet est un outil essentiel pour la plupart des artistes activistes parce que c’est un espace moins « validiste », hors de certaines contraintes de mobilité.

 

Dans un monde de l’art essentiellement conçu par et pour les valides, où des systèmes d’accessibilité trop « visibles » (je pense notamment aux sous-titres vidéos et à la signalétique) sont souvent considérés comme une pollution de l’espace du white cube, comment penser et mettre en pratique concrètement un « commissariat accessible » ?

« Je pense que c’est important d’amener des références émancipatrices dans le discours critique de l’exposition, et donc cette littérature que j’ai citée. Pour ce qui est de la scénographie, ce sont des principes de base : penser un espace fluide en termes de circulation pour diverses mobilités. Faire des cimaises à hauteur d’assise, faire des cubes et non des bancs pour pouvoir les déplacer facilement. Produire des sous-titres aux codes couleurs sourds et malentendants, des audio-descriptions etc. L’idée c’est de construire des outils mixtes, même si c’est assez expérimental, il y a forcément des manques et des échecs.

                                   

Est-ce que l’on peut parler d’une esthétique propre aux disability arts, peut-être dans le sens où elle fonctionnerait hors des normes et canons esthétiques/techniques de production de l’art contemporain et de sa présentation ?

« C’est une question que je suis en train de creuser. Intuitivement je dirais que oui. Je pense par exemple au collectif canadien mixte CRIPSiE  qui montre ici Other-Wise. Danielle Peers et Lindsay Eales ont fait appel pour ce poème visuel vidéo à Joshua Saint Pierre, brillant chercheur bègue qui tient le double rôle de narrateur en voix off et d’audio-descripteur. L’audiodescription est donc clairement une forme esthétique qui réfléchit à l’ensemble de l’œuvre et son accès et aussi à la non fluidité et à la politisation de la parole.

« Beaucoup de performances investissent l’espace public, notamment en réaction à l’invisibilité de leurs pratiques dans les musées qui est une des grandes revendications de certains artistes. Internet et l’espace public semblent être des lieux de diffusion privilégiés qui dépassent cette dichotomie intérieur/extérieur pour trouver des « espaces autonomes » d’où le titre de l’exposition.

 

Je crois que pour beaucoup d’expressions artistiques véritablement activistes, il est difficile de sortir des expositions « à label », marqueurs de visibilité souvent nécessaires pour un temps. Autonomous Spaces serait alors une exposition nécessaire pour qu’un jour, elle ne le soit plus, qu’en pensez-vous ?

« Si ce n’était pas la première exposition en France on n’aurait bien sûr pas besoin d’y réfléchir de cette façon. Encore une fois, l’urgence est là, on me donnait une visibilité alors je n’ai pas réfléchi à deux fois. Le label est dérangeant, la catégorie beaucoup moins. Le label est péjoratif, il fige mais les catégories permettent la représentation, participent à une identification et elles peuvent être plurielles. Si il y a eu ce mouvement du disability arts qui s’est développé, cela a aussi permis à des lieux et des moyens financiers de se débloquer. Ce regroupement permet une visibilité, donc oui c’est nécessaire, sans cela, beaucoup de ces artistes ne seraient tout simplement pas exposés. Mais il est important de penser à des concepts et à des espaces intersectionnels, penser ces pratiques et questions non pas de manière isolée mais plurielle et rhizomique, qui dépassent largement le champ que ce « label » pourrait réduire. »

 

Propos recueillis par Gauthier Lesturgie