<i>La nuit des Taupes</i> de Philippe Quesne La nuit des Taupes de Philippe Quesne © Martin Argyroglo
Entretiens Théâtre arts visuels

Beckett pour taupes

Entretien avec Philippe Quesne

Avec Welcome to Caveland ! Philippe Quesne met Nanterre-Amandiers à l’heure des taupes. L’occasion d’évoquer avec le directeur-metteur en scène sa fascination pour ce petit animal aveugle et les parcs d’attraction ; son envie de déconstruire les images en direct ; et le rôle de l’artiste dans la cité. Entretien.

 

Par Valentine Bonomo & Aïnhoa Jean-Calmettes publié le 3 nov. 2016

Après La Mélancolie des dragons, vous créez La nuit des taupes. Y’aurait-il un « bestiaire Philippe Quesne » ?

« Oui, un sacré bestiaire ! J’ai toujours été fasciné par les reconstitutions de vie animale – terrariums ou vivariums – que l’on peut voir dans les musées. Je trouve ça assez comparable à la relation que l’on entretient avec le cadre scénique. Il y a un rapport vie/théâtre/observation animale qui est évident pour moi et cela nourrit sans doute mon travail. Souvent, les espaces fictifs de mes pièces sont des lieux ouverts, presque des écosystèmes où il n’y a pas seulement des animaux. Les humains, les animaux, les insectes et les plantes cohabitent.

 

Pourquoi les taupes ?

« Au départ, l’idée c’était de prolonger, voire de démultiplier, la vie de cet animal que j’avais créé pour Swamp Club, une figure un peu allégorique qui apprenait aux artistes : Comment se protéger, comment se défendre et comment habiter dans cette scénographie de marécage ? La taupe est un animal qui me plait parce qu’il vit à quelque centimètre des humains, il est au courant de beaucoup de choses et sans doute arrive à ricaner de notre pauvre condition humaine. Après il y a aussi une blague avec les taupes, parce que c’est un animal aveugle. Ce serait quoi l’art si on était aveugle ? Le rapport à l’image ?

Et puis, par ailleurs, c’est un des seuls animaux que Walt Disney n’a pas traité. C’était sans doute un peu mauvais genre… Je crois que c’est le seul animal qu’on essaye de plastiquer à la dynamite. C’est terrible. On dit « nuisible ». Et le mot nuisible est très intéressant et très joli, si on le ramène sur le terrain de l’art. Nuisible pourquoi ? Pour désordonner des pelouses trop bien coupées, plates, sans risques ? Je pense que c’est nuisible essentiellement pour les gens ordonnés. La taupe c’est magnifique, c’est Richard Long, c’est des excroissances du Land Art ! Donc pour toutes ces raisons, la taupe est devenue un emblème pour moi.

 

Photo : Martin Argyroglo

Ce sont donc les taupes qui vous ont guidé vers cette rêverie sur les sous-sols et la caverne qui se déploie dans le programme Welcome to caveland ! ?

« La taupe renvoie à tout cet univers sous-terrain. Mais l’idée c’était aussi, bien sûr, de replonger dans les profondeurs au sens noir du terme. C’est une période peut-être plus sourde et noire, et ce n’est pas un hasard si beaucoup d’artistes s’enterrent pour mieux trouver des chemins. Il y a dix ans, on pensait à la conquête spatiale et maintenant on en est peut-être davantage à chercher des refuges. Après, la conscience de la catastrophe c’est un thème qui traverse aussi les différents spectacles que j’ai produits. L’idée d’humains qui essaient de s’organiser malgré la fin du monde (rires).

 

La caverne est un espace protecteur, mais n’y a-t-il pas aussi quelque chose de l’ordre du repli sur soi ?

« Y’a un peu de ça. C’est cette ambivalence qui est passionnante. Peut-être qu’aujourd’hui l’art rééclaire les sous sols et donne, par sa lumière, une perspective. Les cavernes sont aussi des lieux de passage, d’expérience où des rites initiatiques peuvent avoir lieu. On est prêts à vivre des expérience dans les sous sols…

Le théâtre est un art de la caverne et devient même, à mon sens, un des arts de la relation œuvre/public les plus pertinents qui soit. Dans les festivals, on est presque comme dans un congrès de chercheurs, les derniers survivants d’un monde où l’échange et le fait de se réunir sont encore possibles. Avec tous les attentats l’année dernière on se rendait compte que les lieux publics étaient fermés ou barricadés et j’ai l’impression qu’à part les théâtres et les piscines c’était dur de trouver des espaces ou se retrouver. Et encore, dans les piscines on nage tout seul dans son couloir…

 

C’est quelque chose dont vous prenez aussi conscience en tant que directeur de théâtre ?

«  Tenir un théâtre à notre époque, c’est aussi avoir une sorte de refuge. Un lieu où l’on peut non seulement montrer des œuvres, mais aussi les produire, travailler. Aujourd’hui, on montre beaucoup de choses à Paris, on a de la chance. Mais la question de la production, c’est plus compliqué. Comment les plasticiens peuvent-ils travailler, les metteurs en scène et chorégraphes aboutir leurs spectacles… des journalistes prendre le temps de faire des longs sujets, et les romanciers vivre de leur livre ? On est tous en train de batailler pour défendre notre territoire comme des renards ou des taupes ! À avoir les clés d’un théâtre, je me dis que c’est vital de rappeler qu’un théâtre doit avant tout être un lieu de production et de création.

 

L’iconographie de votre spectacle La nuit des taupes fait aussi référence au mythe de la caverne de Platon. Pourquoi cette référence ?

« L’allégorie de Platon est formidable pour les gens de théâtre, c’est une jolie inspiration pour tous les artistes ! Si elle est si belle, c’est parce qu’elle reste très ouverte. Ce qu’elle dit c’est qu’il faut essayer de connaître le monde par soi-même, que ce qu’on a à vivre dans la société, c’est ce chemin là, et qu’il ne faut jamais croire à ce qu’on nous dit. « Ne pas trop croire » ça c’est aussi un thème de mon travail je pense (rires).

 

Pourtant – et c’est une question que nous avions déjà posé à Apichatpong Weerasethakul que vous accueillez dans le cadre de Welcome to Caveland ! – Platon est aussi le philosophe qui souhaitait bannir les artistes de sa cité idéale…

« Apichatpong Weerasethakul répondait la dessus ?

 

Oui, en disant qu’il était très sceptique vis-à-vis du pouvoir de l’art.

« Mais bien sûr ! Et c’est pour ça qu’on a besoin de se réunir dans des cavernes en plastique… On ne nous demande pas de sauver le monde… heureusement ! On a des petites missions : faire en sorte que l’énergie communautaire marche le temps d’un spectacle, être attentifs à ce qu’on reste tous éveillés par rapport à ce qui se passe dans le monde. C’est modeste.

Notre rôle c’est de rester en vie pour prouver qu’il y a d’autres voies, inventer, chercher et rater. Ce qui est formidable dans l’art, ce sont les errances, les bavures, le ratage aussi. La poésie, l’inachevé, le fragment, la chose qui n’est pas donnée à consommer dans une temporalité efficace… On devrait être fier d’avoir le droit à l’échec, d’autant plus dans cette société capitaliste qui utilise le même vocabulaire pour la réussite économique et la réussite personnelle, et de plus en plus pour le produit culturel, ce qui est absolument flippant…

Photo : Martin Argyroglo

Vous parlez du dérisoire, du précaire, du fragment, mais la scénographie de La Nuit des taupes fait aussi penser à une sorte de « parc d’attraction pour taupes » qui renverrait à cette image du divertissement de masse.

« Pendant les répétitions, j’ai beaucoup pensé à une sorte d’imagerie qui permettrait d’imaginer que ces animaux échappent d’un laboratoire le temps d’une expérience. Des animaux cobayes qui vivraient une dernière nuit de rêve, La nuit des taupes, avant d’être bouffés ou branchés sur des électrodes. C’est pour ça qu’il y a ces agrès, qui pourraient aussi être des roues, des objets d’expérience…

Après, je pense que l’idée du parc d’attraction rampe dans mon travail. Je crois que je fais des parcs d’attraction depuis dix ans, sans ironie ! Dans La mélancolie des dragons, ils agençaient un parc naturel, cette fois les taupes s’activent dans un dispositif de vrai et de faux. Faire du théâtre devant des gens c’est toujours présenter son cirque ou présenter une reconstitution du monde. J’ai besoin de produire de belles images, et en même temps de montrer comment on les fabrique, cette ambivalence est centrale…

 

Comment mettez-vous en scène cette fabrique des images ?

« Dans mes spectacles, il n’y a pas seulement l’image finie, on montre aussi son processus, comment elle se fait, et en général aussi, comment elle se déconstruit. C’est quelque chose que je cherche à travers une esthétique des matériaux : ne pas travailler avec des décors, mais avec des assemblages de matières, comme on assemblerait des camps provisoire avec ce que l’on a sous la main. On voit souvent un rapport de précarité où de matériaux extrêmement pauvres, une fois assemblés, éclairés ou gérés avec des effets, se mettent à produire « la belle image ».

Ce sont des tableaux vivants et ça ne m’intéresse pas de les figer. On roulait la neige dans La mélancolie des dragons, on enlevait les plantes dans Swamp Club et ici, les taupes sont de vulgaires boulettes de mousse et les stalactites sont en papier mâché. L’important c’est d’y croire et d’être dans une relation au paysage, complètement artificielle qui, peut-être, nous fait penser à notre existence et nous permet d’en accepter l’absurde, le dérisoire et le précaire. Les images théâtrales sont faites pour provoquer en chacun de nous un parcours complètement personnel et subjectif, réveiller une sorte de mythologie personnelle. C’est un espace de projection complet.

 

C’est à travers ce travail sur les images que vous laissez de la place au spectateur ?

« J’ai besoin que l’on entraîne le public dans une complicité qui serait : attention, fabriquons-nous un monde tous ensemble, mais sans sacré, sans faux-semblants, sans masques.

C’est peut-être aussi par là que j’installe la tension du spectateur et non à travers la tragédie ou le drame. Et encore, là, la mort apparaît pour la première fois dans mon travail. Sans doute une taupe accidentée qui manquait d’air dans un tunnel… En 13 ans de théâtre sans mort, soudainement la mort d’une taupe ! »

 

 

Propos recueillis par Valentine Bonomo et Aïnhoa Jean-Calmettes

 

 

Welcome to Caveland ! du 5 au 26 novembre au Théâtre Nanterre-Amandiers :

« Welcome to Caveland, c’était  vraiment l’idée de faire une œuvre qui s’ouvre à d’autres, un projet qui parlerait des connivences entres artistes, un projet autour de la communauté, que parfois je mets en scène mais que j’avais envie, cette fois, d’étendre comme un programme de curateur. » Pendant trois semaines le Théâtre Nanterre-Amandiers se met à l’heure des taupes et plonge dans une rêverie sur l’imaginaire des sous-sols et des cavernes. Au programme : Des spectacles (La nuit des Taupes de Philippe Quesne, du 5 au 26 novembre ; Fever Room d’Apichatpong Weerasethakul, du 5 au 13 novembre ) ; des rencontres et des séminaires (NoTHx, séminaire sur les nouvelles théâtralités animé par Markus Öhrn et Éric Vautrin, le 12 novembre) ; une radio éphémère installée dans le hall des Amandiers ; des projections de vidéos d’artistes (César Vayssié, Michel Blazy, Pauline Curnier-Jardin) et des concerts en tout genre.