<i>Léonie et Noélie</i> par Clara Domingo et Camille Roulin, sous le regard bienveillant de Nathalie Papin. Léonie et Noélie par Clara Domingo et Camille Roulin, sous le regard bienveillant de Nathalie Papin. © D. R.
Entretiens Théâtre littérature

« On ne sort jamais du pays de l’enfance »

Nathalie Papin

Figure majeure de la littérature dramatique jeunesse, Nathalie Papin a reçu le Grand prix, décerné par Artcena (Centre national des arts du cirque, de la rue et du théâtre), pour sa dernière pièce Léonie et Noélie. Elle nous raconte son engagement pour ce genre littéraire, souvent méconnu et parfois boudé.

Par Aïnhoa Jean-Calmettes publié le 29 nov. 2016

Formée au mime, Nathalie Papin met fin à sa carrière de comédienne dans les années 1990, pour se consacrer pleinement à l’écriture. « J’avais l’impression d’errer un peu, de ne pas trouver mon endroit dans le théâtre » raconte-t-elle. À l’occasion d’une commande qui donne naissance à la pièce Mange-moi, elle découvre la littérature dramatique jeunesse qui lui ouvre tout « un champs d’écriture expérimentale ». Insatisfaite de ne pouvoir, à l’oral « formuler toute la richesse » de ce genre un peu particulier, la dramaturge a publié en 2015 Faire du feu avec du bois mouillé, un « abécédaire à l’envers » qui développe avec humour et dans la langue qui est la sienne, son rapport au théâtre, à l’enfance, à sa pratique et à son engagement.

 

Qu’est-ce qui vous attire dans le fait d’écrire pour des enfants ?

« La possibilité d’inventer toujours, dans la forme, dans la dramaturgie, dans la langue. Quand j’ai commencé il y avait très peu de textes et quasiment pas d’éditeurs. L’École des loisirs commençait tout juste. C’était vraiment le début du début. Et c’est vrai que je m’épanouis bien dans les terrains vierges (rires). C’est aussi une métaphore car ma pièce la plus jouée s’appelle Le pays de rien. L’écriture théâtrale adulte a tellement d’histoire et de grands auteurs que c’est une chose qui m’entrave !

C’est aussi évidemment lié à ce rapport à l’enfance très particulier que j’ai. On ne s’engage pas dans un projet d’écriture pour la jeunesse sans avoir un lien particulier avec l’enfance.

 

Qu’entendez-vous par là ?

« Je ne peux pas le définir. C’est toute une histoire, il me faudrait des heures pour raconter ça… L’enfance est un espace presque sacré pour moi, c’est là que toute la créativité est tapie, c’est là où la relation au monde se crée. C’est là où la construction de la personne se fait. Les artistes sont dans le jaillissement permanent de l’enfance.

 

Notre part créatrice viendrait-elle de l’enfant qui reste en nous ?

« Je ne dirais pas ça comme ça. C’est plus complexe. Et je pense que, dans tous les domaines, on puise infiniment dans notre enfance. Ce n’est pas une chose fixe, c’est toujours en travail, c’est pour ça que je pense qu’on ne sort jamais du pays de l’enfance. L’évolution d’une personne fait que son passé évolue en même temps, au présent.

 

Pensez-vous que la littérature jeunesse souffre de préjugés ?

« Je pense. Elle est méconnue en tout cas, ce qui est vraiment dommage car il y a des textes magnifiques. Je pense notamment à un texte de Liliane Atlan, Je m’appelle non. J’aime beaucoup tous les textes de Fabrice Melquiot aussi, Philippe Gauthier… Quand on veut écrire pour la jeunesse, contrairement aux préjugés, il n’y a pas de schéma. Les langues sont très différentes. On nous pose toujours cette question par exemple : « Quelle est la particularité de cette écriture ? ». La seule obligation, c’est d’inclure l’enfant qui pourrait lire le texte au sein de l’écriture, sans préjuger de son intelligence parce que je pense qu’il peut tout entendre.

 

La naissance, il y a deux ans, du Grand prix de littérature dramatique jeunesse de Artcena marque-t-elle selon vous une évolution dans le regard porté sur cette littérature ?

« Ce prix est une très bonne nouvelle. Je sais que certaines personnes auraient souhaité qu’il n’y ait qu’un seul grand prix pour la littérature (adulte et jeunesse). Mais en même temps, jusque-là, les textes jeunesses n’étaient jamais lauréats. Ce qui me paraît le plus important, c’est qu’un seul et même jury lise tout et décerne les deux prix.

 

Dans les préjugés que vous évoquiez plus haut, on pourrait penser aussi à celui selon lequel ces textes devraient être didactiques, que les enfants devraient en apprendre quelque chose, comme dans les contes par exemple.

« Je dis souvent que je ne suis ni une enseignante, ni une éducatrice, ni un père ou une mère. Donc je ne protège pas, je n’enseigne pas, je mets en mots mon rapport onirique à la vie. J’appelle ça ma « sauvagerie », quelque chose de l’ordre des « éclats de vie ».

C’est de ça dont j’ai envie dans mon rapport aux enfants. Je suis rompue à l’art des rencontres avec les enfants et c’est toujours formidable. Y’a aussi des temps de miracles. On va très loin dans les dialogues, on parle de tous les sujets. C’est presque des dialogues philosophiques et existentiels, mais joyeux et ludiques en même temps !

 

Cette idée de sauvagerie est intéressante. Ce qui frappe à la lecture de Léonie et Noélie, c’est une certaine violence que l’on n’aurait pas soupçonnée dans un texte pour enfants.

« On me dit souvent que mon écriture est assez dure – et encore Léonie et Noélie n’est pas le plus dur de mes textes (rires). Debout par exemple, commence sur l’image d’un enfant au fond d’une tombe. Certaines personnes sont revenues vers moi après avoir lu mes textes et m'ont dit « Oh mais c’est pas du tout pour les enfants ! » Parce que ça les a bouleversés, parce que je touche un point qui m’intéresse qui est quelque chose du rapport à la vie profonde, à l’essentiel. Je pose des questions comme c’est quoi la vie, c’est quoi la mort…

C’est sûr que je ne ménage pas les enfants, mais en même temps je ne les emmène pas vers quelque chose de morbide ou de désespéré. C’est ça que je me propose : avoir la liberté d’écrire des tragédies pour la jeunesse, tout en pariant sur la pulsion de vie. Ça provoque une tension, un grand écart. Et ça correspond à cette grande force de rebonds qu’ont les enfants, cette manière qu’ils ont de passer très rapidement d’une forme de désespoir à un émerveillement, ou un jeu, ou une légèreté.

 

Comment faites-vous pour tisser pulsion de vie et pulsion de mort ?

« C’est un dosage. Une sensation profonde, une intuition. Je lis à voix haute, beaucoup, notamment devant des classes, ce qui me permet de sentir les réactions. Il faut être très à l’écoute, et en même temps, proposer des choses. Si l’on flatte ou que l’on cherche à séduire, ce n’est pas intéressant. On n’est pas dans un échange justement.

 

Le public jeunesse est-il plus difficile ?

« Exigeant. Mais je suis exigeante avec eux aussi. C’est surtout un public extrêmement vivant. Je me souviens d’une enfant qui m’a dit : « Mais toi, t’écris pas sur ceux qui manquent, tu écris sur ceux qui restent. » Ça m’a bouleversé de justesse, et du coup, dans mon dernier texte, il y a un personnage qui s’appelle « celui qui reste ». Ce sont souvent ces phrases, qui jaillissent, qui provoquent le livre suivant. Un autre jour il y a une enfant qui m’a dit : « Toi, tu commences quand ça finit et tu finis quand ça commence. » C’est exactement ça, c’est ce qui est « entre les deux » qui m’intéresse.

 

Certains termes que vous utilisez sont très psychanalytiques. La psychanalyse vous intéresse-t-elle ?

« Oui beaucoup. Ce serait un autre sujet, mais je pense que quand on écrit pour la jeunesse, on est forcément au travail sur son propre rapport à son enfance. On ne peut pas être dupe de ça. Quand j’ai écrit Debout (l’histoire d’un enfant qui cherche une autre mère) j’ai fait tout un travail, intellectuel et thérapeutique pour ne rien projeter de trop personnel. C’est très important de ne pas être dans ses propres névroses, justement pour pouvoir travailler ce rebond dont je parlais tout à l’heure. C’est ce rebond que j’ai envie de raconter. Mais c’est seulement maintenant que je m’en rends compte ! »

 

Nathalie Papin, Léonie et Noélie, L'école de Loisir, 2015 et Grand prix de littérature jeunesse du CNT.