<I> Le 15e congrès extraordinaire</i> de Vlatka Horvat, Le 15e congrès extraordinaire de Vlatka Horvat, © Vlatka Horvat.
Entretiens Théâtre

« Notre mémoire collective du monde est menacée »

Vlatka Horvat

À Toulouse, l’artiste protéiforme Vlatka Horvat invite six femmes nées en Yougoslavie à partager sur scène, souvenirs et réflexions. Le tout, à partir de questions tirées au sort. Rencontre avec l’instigatrice du 15e congrès extraordinaire

Par Lucie Combes publié le 4 avr. 2017

Artiste plastique, performeuse, photographe, Vlatka Horvat multiplie les casquettes. Celle qui se définit comme une « researcher addict » ne s'embarrasse pas des cases et présentait en mars dernier  pour In Extremis au Théâtre Garonne à Toulouse, un spectacle entre documentaire et quizz, Le 15e  congrès extraordinaire. À l'occasion de cette première française (et en français), elle nous parle de ce dispositif performatif et participatif dans lequel des Toulousaines nées et ayant grandi, tout comme l'artiste, en Yougoslavie, sont invitées à partager leurs souvenirs et réflexions. Dans chacune des villes où la création s’est installée depuis 2014, six femmes sont sollicitées et s'expriment sur scène à partir de catégories ou sujets tirés au hasard. Chacune des participante dispose de 5 minutes de paroles, au bout desquelles elle est coupée et peut continuer pour 5 minutes de plus ou laisser piocher une nouvelle carte pour la participante suivante, et ainsi de suite 4 heures durant. Dans cette création participative, Vlatka Horvat joue minutieusement des cadres pour révéler les mécanismes qu'ils induisent, explorer les processus mémoriels, les manières de faire récits et révéler la complexité du rapport à l'Histoire.

 

Dans cette pièce, vous proposez à des femmes de s'exprimer au sein d'un dispositif contraignant et systématique.  Quel rôle joue ce dernier dans votre démarche ?

« Je m'intéresse à la manière dont nous existons dans les structures et les cadres qui nous sont imposés (politiques, sociaux) ou qu'on se crée nous-même. Il y a toujours une part de négociation : vous prenez ce cadre et vous essayez d'en repousser les limites, de jouer avec. La proposition est simple : voici un cadre, je vous invite à l'investir, et chacune d'entre vous va avoir sa propre manière de le faire. Cette proposition comprend des règles qui sont plutôt les bases d'une compréhension commune permettant d'habiter ensemble cet espace performatif.

C'est presque conçu comme un quizz, avec une limite de temps et un tour de parole à respecter. […] Les participantes s'expriment frontalement devant un public, avec un cadre temporel précis qui ne permet pas d'interruption ou de discussion. On est plus dans la présentation que dans la confrontation. Ce n'est pas comme dans un débat où on peut répondre et dire « ce n'est pas vrai !», là, si elles veulent le faire, il faut qu'elles y arrivent dans le cadre de leurs 5 minutes. Cela permet aussi que tout le monde ait le même temps pour s'exprimer et que les plus à l'aise ne prennent pas plus de place que les autres. (…) La durée de la pièce peut rendre les choses intenses. Souvent, au début les participantes s'inquiètent plus de la présentation. (…) C'est un dispositif qui les expose, les rend vulnérable. Au bout d'un moment elles se détendent, ou se tendent, ça dépend des sujets (rires). Si la pièce durait 1h30 on n'irait jamais au-delà d'un certain discours. Après 3h, il y a la fatigue, on baisse la garde, on parle différemment.

 

En invitant des femmes à partager souvenirs et pensées à partir de sujets piochées au hasard, vous questionnez l'histoire de l'ex-Yougoslavie, mais aussi la mémoire et la construction du savoir. En quoi solliciter des femmes différentes à chaque fois et imposer un caractère immédiat et improvisé aux réponses est-il important pour vous ?

« La pièce est à la fois sur les histoires elles-mêmes, l'ex-Yougoslavie, et sur la manière dont les gens existent dans les structures. Cela interroge aussi la manière dont on raconte les choses qui se sont passées et dont le vécu devient un ensemble d'histoires ou de tentatives de compréhension ? Comment le passé affecte le présent et les possibilités du futur ? J'essaie de répondre à ces questions à partir des expériences de vies de ces six personnes. Les participantes ont eu les sujets un peu avant, ce qui leur permet de savoir globalement sur quoi elles peuvent tomber, l'idée n'étant pas de les piéger. Mais il y a tellement de sujets... et c'est le hasard qui décide, cela laisse vraiment place à la spontanéité, voire à la stupéfaction (rires). Parfois vous aviez pensé que si vous tombiez là-dessus, vous raconteriez ça, et puis juste avant, quelqu'un a parlé de quelque chose qui vous a amenée à dire autre chose. Et puis on n'a pas toujours quelque chose à dire sur tous les sujets, on n'est pas des robots, on lutte avec la mémoire, essayant de se rappeler des choses qui ont eu lieu il y a 20, 25 ans ou plus. (...) On pourrait classer les 80 sujets des cartes en deux catégories : les sujets précis (Tito, les parents...) et les sujets plus ouverts, voire délibérément ambigus qui permettent différents niveaux d'interprétation (les choses qu'il vaut mieux oublier, le meilleur des temps/pire des temps...). Ça ne produit pas les mêmes souvenirs et on n'y répond pas de la même manière. Avec seulement 5 minutes pour répondre, ça crée une forme de collage qui ne passe pas seulement de personne en personne, mais d'un lieu géographique à un autre en ex-Yougoslavie, de l'abstrait au concret, etc.

 

Que souhaitez vous produire en générant cet ensemble hétérogène de récits devant un public ?

« Une des choses qui m'intéresse c'est de voir ce qui se passe, d'interroger comment, d'une certaine manière, la relation se transforme entre les membres du public et les participantes selon la façon dont les histoires sont racontées. Le public assiste à un processus qui consiste à essayer d'aller chercher des choses qui ont partiellement voire totalement disparu. La mémoire, par définition, n'est pas fiable. Ce n'est pas une histoire limpide et factuelle, c'est une histoire qui rend compte de l'expérience humaine, elle a donc des trous, des parts imaginées et des choses qui restent inexplicables, non dites et non comprises. Cette pièce témoigne de cette complexité. C'est le public qui a le rôle le plus dur, il doit naviguer dans tout ça. Ce n'est pas une tentative de réconcilier les récits et d'avoir une version claire de ce qu'il s'est passé en ex-Yougoslavie. Ça donne plutôt une image bordélique, parce que c'est fragmenté, découpé, raconté par sections de 5 minutes, mais aussi parce que ces femmes viennent de régions différentes et ont eu des trajectoires de vie différentes. Des fois, elles peuvent se contredire les unes et les autres. Et ça m'intéresse que ces récits contradictoires siègent là, côte à côte, et qu'on donne à chacun le même poids. On ne se demande pas « lequel est vrai ? », cela ne m'intéresse pas de dire avec cette pièce : « on va au consensus  » ou « on va répondre à cette vaste question à laquelle l'Histoire ne peut pas vraiment répondre ». . 

 

Vous sollicitez des femmes qui vivent désormais hors des pays d'ex-Yougoslavie et donnez ce spectacle hors pays d'ex-Yougoslavie. En quoi ce contexte est-il déterminant pour cette expérience ?

« Je ne ferai jamais jouer cette pièce dans un pays d'ex-Yougoslavie parce que c'est aussi un travail sur l'expérience de la diaspora, du déplacement et d'un passé commun qui n'est plus. J'ai vécu plus longtemps ailleurs que dans mon pays d'origine, la Croatie, et je m'intéresse à ce que ça produit comme identité. On a toutes grandies dans le même pays. En 1991, il y a eu cette rupture qui a été assez violente, et maintenant on est toutes de pays différents, c'est un peu bizarre. Il y a quelque chose de partagé qui n'existe plus que dans nos mémoires. Mais nous vivons à l'étranger, notre relation à ce qui a existé est différente de celle que peuvent avoir celles et ceux qui sont resté.e.s. […] Notre manière de réfléchir sur ce qui s'est passé là-bas et ce qu'il se passe aujourd'hui est très influencé par cette distance à la fois géographique et temporelle, mais aussi par la manière dont cela se manifeste dans la langue. Le faire dans des pays d'ex-Yougoslavie poserait la question de le faire dans la langue « locale ». Le rapport à la langue joue un rôle dans la manière dont on appréhende les choses, une langue est habitée.

 

Considérez-vous que votre démarche ici est politique ?

« Bien sûr qu'elle est politique. De tous temps, mais particulièrement aujourd'hui avec cette prolifération d'histoires mensongères, d'informations trafiquées et de manipulation des données historiques, à moins d'insister sur l'importance de faire ce travail de mémoire, de chercher à se rappeler, c'est très compliqué de se rendre compte de la manière dont les faits en arrivent si facilement à être déformés. Il y a l'Histoire et les manières dont on la regarde et cela a des conséquences sur les politiques d'aujourd'hui. Je ne parle pas que des pays d'ex-Yougoslavie mais là-bas ce processus s'est joué avec chaque nouveau gouvernement. Ils se sont adonnés à ce qu'on appelle le révisionnisme historique et ont réécrit l'Histoire pour qu'elle soit conforme à leurs propres visées nationalistes. Mais cela n'a pas juste impacté l'écriture du récit national, ça aussi eu des effets sur les politiques et l'appareil législatif du pays.

Je pense qu'à des degrés différents, cela arrive partout. Aujourd'hui, avec cette montée des fascismes et populismes d'extrême droite, ces déformations historiques à visées politiques se multiplient. Je pense qu'insister sur l'importance de ces processus de mémoire et essayer de raconter des choses qu'on a vécues, à un niveau individuel et collectif est très important parce que les histoires inventées peuvent vraiment s'enraciner et on peut vite perdre de vue ce qui s'est passé, ce qui ne s'est pas passé et ce que certaines personnes veulent croire qu'il s'est passé. Notre mémoire collective du monde est menacée par ces réécritures historiques à visée politiques. Il me semble que cet acte de mémoire, avec toutes ses inconsistances, ses trous et ses problèmes, reste politique parce qu'il propose une contre-histoire à ce récit totalisant qui dit « les choses se sont passées ainsi et nous n'avons ni doute ni question là-dessus. »

 

Propos recueillis et traduits de l'anglais par Lucie Combes

 

> Le 15e congrès extraordinaire de Vlatka Horvat, la première française a eu lieu le 14 mars au Théâtre Garonne, Toulouse. Le 12 mai à la Fondation Cartier, Paris (festival Chantier d'Europe organisé par le Théâtre de la Ville)