Entretiens cinéma Documentaire

Nothingwood : en Afghanistan, le cinéma du rien

Sonia Kronlund fait ses premiers pas à la Quinzaine des réalisateurs avec un documentaire tourné à Kaboul sur un personnage cocasse et bien réel, Salim Shaheen.

Par Camille Jeanjean publié le 30 mai 2017

 

Nothingwood, présenté cette année à la Quinzaine des réalisateurs est le premier film documentaire de Sonia Kronlund. Plus connue sous sa casquette de productrice coordinatrice de l’émission Les pieds sur Terre, diffusée sur France Culture, la réalisatrice a choisi l’Afghanistan pour son passage derrière la caméra. À quelques kilomètres de Kaboul, elle a documenté le tournage d’un film de Salim Shaheen, acteur-producteur-réalisateur à la filmographie impressionnante (110 films), qui alimente depuis 30 ans un cinéma afghan quasi inexistant et interdit par les talibans. Avec sa bande de comédiens, ils fabriquent du rêve avec trois fois rien, remettent leurs morts entre les mains de Dieu et font de la fatalité une pirouette masquée au quotidien. À travers cette belle farce créative, la cinéaste qui se met aussi en scène, signe une œuvre à la fois juste et très intime.

Comment avez-vous rencontré Salim Shaheen et qu’est-ce qui différencie l’homme du personnage ?

J’avais entendu parler de Salim Shaheen il y a presque dix ans, par l’intermédiaire de l’écrivain et réalisateur franco-afghan Atiq Rahimi. Nous nous sommes rencontrés en 2013. L’homme et le personnage sont liés car Salim est toujours en représentation. C’est une personne caractérielle, charmeuse, incroyablement séduisante, marrante et chaleureuse. Sur le tournage il s’excite, il hurle et puis, quand il n’a plus de batterie, il s’endort directement. Comme hier, où je l’ai emmené à une soirée cannoise et qu’il s’est endormi à côté d’un baffle. Salim vit dans un monde plein de contradictions et essaye de les résoudre en continuant de faire ce qu’il aime. C’est un personnage complexe et à la fois un archétype de la société afghane : une grande gueule, un peu filou, qui se sort de situations compliquées avec une mascarade.

 

Pendant la guerre où Salim est commandant dans l’armée afghane, il se met en scène au côté de sa troupe. A-t-il un côté transgressif ?

Non, c’est un enfant. C’est vrai que dans Nothingwood il filme ses soldats, mais il n’est pas tellement transgressif. C’est le bordel en Afghanistan. Il n’y a pas de frontières strictes entre la fiction et le documentaire ; ni entre la vie et le cinéma d’ailleurs. 

Vous empruntez tour à tour les codes du documentaire, du reportage et de la fiction et n’hésitez pas à endosser vous-même le rôle de la réalisatrice un peu peureuse. Pourquoi ce jeu de va-et-vient entre réalité et narration ?

Pour être honnête, c’est un vague enfumage ! Je n’ai jamais cherché à vérifier si ce que Salim me racontait était vrai ou non. Mon objectif était simplement de donner un point de vue sur le réel. Je n’aime pas l’idée du documentaire ou de la fiction pure, je préfère que ce soit un entre-deux. Ensuite, c’était réellement très dangereux. Le plus gros défi a été la question de la sécurité. Il fallait gérer sa propre peur, celle des autres et savoir négocier les complications. Plusieurs personnes ont essayé d’empêcher le film. C’est une société compliquée, les choses ne sont jamais dites clairement. 

Votre connaissance du dari - un dialecte afghan proche du farsi - a-t-elle été essentielle dans votre travail ?

Je ne parle pas très bien le dari mais je suis capable d’avoir une conversation avec un chauffeur de taxi. C’est une langue indo-européenne assez simple, effectivement très proche du farsi et du pachtoun. Par exemple, « mère » se dit « mâdar » et « père » « pedar »… Pendant le tournage, j’étais tout de même assistée d’une interprète avec laquelle nous avions mis en place un système de traduction simultanée avec une oreillette. Mais le fait que je baragouine quelques mots, oui, ça a créé un rapport privilégié avec les personnages. Ils avaient l’impression que je comprenais tout ce qu’ils me disaient ! 

Salim affirme « le cinéma afghan c’est rien », d’où le titre du film. Quelle est la situation du cinéma dans le pays ?

Il n’y a évidemment pas d’industrie du cinéma en Afghanistan. Il existe à peu près cinq réalisateurs dans le pays, dont Salim, le plus connu. Ils font des films avec trois bouts de ficelles, destiné au public afghan. Principalement des séries B avec des effets un peu gores, ou des films de kung-fu. 

 

En quoi les films produits par Salim représentent une forme de résistance ?

Concrètement, quand les roquettes tombent, eux continuent de tourner. Ce n’est donc pas une résistance intellectuelle ou abstraite, c’est une manière de dire « nous serons plus forts que la guerre, plus forts que la mort et nous continuerons à faire des films malgré les attentats ». Je ne le dis pas dans le film mais la seule fois où Salim à quitter l’Afghanistan, c’était sous les talibans, parce qu’ils avaient brulé ses films. Pendant la guerre civile il a continué de tourner, malgré les centaines de milliers de morts. Alors que Kaboul est détruite, lui créait une salle de projection pour montrer ses films à ses copains. C’est ce je cherche à pointer dans mon propre film, le cinéma sert à résister, à lutter contre la mort, contre la guerre.

Salim et ses deux acolytes vous ont suivi à Cannes pour la promotion du film, qu’est-ce-que ça représente pour eux ?

Ils sont contents d’être ici, c’est chouette, mais ils s’en fichent d’être connus en France. Ils me demandent surtout si on peut récupérer du matériel et le ramener en Afghanistan pour présenter le long métrage. Ce que souhaite Salim, c’est que l’on parle de lui dans son pays et que le film ait un rayonnement en Afghanistan et en Inde. 

Propos recueillis par Camille Jeanjean 

Nothingwood de Sonia Kronlund sortira dans les salles le 14 juin 2017.