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<i>Des spectres hantent l’Europe</i> Des spectres hantent l’Europe © © Maria Kourkouta
Documentaire

Expérience(s) du regard

Dans les exigeants et foisonnants États généraux du film documentaire de Lussas, la programmation « Expériences du regard » offre une grande diversité d’écritures et l’occasion de découvrir des œuvres que l’on ne verra pas en salle. Conversation avec les programmateurs de cette édition, Vincent Dieutre et Dominique Auvray.

Par Christiane Dampne publié le 6 sept. 2017

844 films reçus. 273 films présélectionnés par l’équipe d’Ardèche Images. Au final 30 films sélectionnés par le cinéaste et documentariste Vincent Dieutre, et par la monteuse et documentariste Dominique Auvray. Parmi la sélection, seuls 3 ou 4 films ont trouvé un distributeur. Cruelle réalité : un film existe seulement s’il a été vu. Dans leur texte de présentation, les deux programmateurs insistent sur la notion d’attention. « REGARD : Attention qu’on a pour (sens primitif). Non, le regard ne se limite pas à la vue, Littré nous le rappelle. Au-delà de l’idée même de documentaire, c’est d’attention (de care aussi bien) qu’il s’agit. Attention aux lieux, aux corps, aux couleurs, aux sons et à la parole, à ce qui nous regarde… » Rencontre.

 

L'absence de compétition a-t-elle une incidence sur vos choix de programmation ?

Vincent Dieutre : « Nos critères sont plus libres car on peut montrer des films de différents formats – courts et longs – qui sont sur le même pied d'égalité. On échappe aux pressions des chaînes de télévision qui peuvent influer et il n'y a aucun enjeu financier, puisqu'il n'y a ni gagnant ni perdant. Cette absence de compétition fait le charme de Lussas et change l'esprit : les États généraux du film documentaire sont un état du cinéma, montré dans sa variété et sa géographie.

 

Vos choix ont été difficiles, voire douloureux. Quels ont été vos critères de sélection ?

V.D. : « Le choix de prendre des films qu’on aimait, des films d’un cinéma qu’on défend. Des documentaires de création qui affirment un point de vue d’auteur, des auteurs qui ne sont pas en retrait par rapport à la réalité. Notre sélection fait une large place à la subjectivité. Nous avons privilégié les formes qui innovent, les formes à la première personne, des films qui offrent une expérience du regard. On n’a pas fait de jeunisme et je suis content d’avoir pris 4 films d’école. Un du Fresnoy : Stand by office de Randa Maroufi qui a fait l’ouverture de notre programmation ; un de l’école Head à Genève : Kawasaki Keirin de Sayaka Mizuno qui se passe dans un bar japonais avec des parieurs bourrés ; deux de la Fémis : The Bird and Us de Felix Rehm et Bodycam de Stéphane Myczkowski qui détourne des images d’archives de trois policiers américains. Nous voulions aussi une variété. C’est foisonnant et c'est très bien. Nous n’avons surtout pas cherché à dénicher de bonnes causes urgentes, de ces films d’intervention qui dénoncent, mais plutôt ceux qui, même maladroitement, énoncent un monde, poétiquement et politiquement. Nous aurions bien voulu pouvoir passer davantage de films et nous avions rempli chaque séance. Mais avec le temps des débats avec les réalisateurs, c'était intenable et nous avons dû en enlever. C'était comme de choisir entre deux bébés. Heureusement certains films ont été repêchés par d'autres rubriques. Et d'autres non retenus trouveront leur festival car ce sont de bons films.

 

Dans votre texte de présentation, vous écrivez : « nous sommes avant tout des fabricants de films, et nous venons nous aussi à Lussas pour piller, fureter, glaner des idées, des choix, questionner nos pratiques. » Quelles ont été vos principales nourritures ?

V.D. : «  Le film Des spectres hantent l’Europe de Maria Kourkouta et Niki Giannari(1) sur la vie quotidienne de migrants et réfugiés dans le camp d’Idomeni en Grèce. C'est un chef-d'oeuvre pour nous, mais on demande beaucoup aux spectateurs avec un long plan fixe de 10 minutes où l'on voit simplement des pieds marchant dans la boue.

D.A. : « Les jours suivants, en laissant traîner mon oreille dans les rues de Lussas, j'ai plusieurs fois entendu que le plus beau film vu de notre programmation était  celui-ci.

V.D. : « Ce film me redonne envie de tenter à nouveau des longs plans beaux. Il m'a réconforté car on doute beaucoup. On a toujours peur de n'être pas légitime.

 

D’autres nourritures ?

V.D. : « Atlal de Djamel Kerka(2) que nous avons placé dans la première séance. Son film questionne les années 1990 de terrorisme en Algérie avec la perte officielle de 200 000 vies. C’est un premier film somptueux et très émouvant. Dans un village sinistré, on voit la desoeuvre de ces jeunes gens qui occupent un espace en ruine, rêvent de s'en échapper. On voit un potentiel créatif anéanti. Une impossibilité. Un dégoût d'eux-mêmes et du lieu où ils vivent.

D.A. : « Atlal signifie une discipline poétique consistant à se tenir face aux ruines et à faire resurgir sa mémoire, ses souvenirs du visible vers l’invisible.

V.D. : « Pendant le débat, quelqu'un a demandé pourquoi les plans étaient si longs. Mais le lendemain il est venu me voir pour me dire qu'il avait parlé du film toute la journée, qu'il avait été très touché et qu'il allait le revoir.

 

Vous avez un coup de cœur ?

D.A. : « L'un des plus beaux films que j'ai vus est Antoine, l'invisible de Sergio Da Costa et Maya Kosa. Une guide au musée de Lisbonne rend accessible le triptyque de Jérôme Bosch – La Tentation de St Antoine – à des aveugles. Leurs visages s’éclairent comme un enfant devant un sapin de Noël ! Il y a une tendresse, une douceur dans le regard, une humanité lorsque cette guide écrit dans la paume d’un homme sourd. Ce film me bouleverse.

V.D. : « Il me donne des idées pour un prochain film : parler d'un objet artistique qu'on ne voit pas pendant une demi-heure et le projeter à la fin sans musique.

 

Quelle est votre définition du documentaire de création ?

V.D. : « Maintenant j'y renonce un peu, mais c'est le seul terme que j'ai trouvé qui me permette d'espérer un peu plus d’argent en sollicitant "l'avance sur recettes" du CNC [Centre national du cinéma]. Le documentaire reçoit deux fois moins d'argent que la fiction.

D.A. : « La définition ne m'intéresse pas et le terme "création" me donne des boutons. À partir du moment où on fait quelque chose, il y a une création, que ce soit bon ou mauvais. On l'utilise pour les dossiers du CNC. Le terme "documentaire" me convient car le film documente quelque chose. Un documentariste est un passeur du réel, un passeur du savoir, d'une intelligence, d'un sentiment, de la beauté humaine. Et cette beauté humaine, c'est ce qui m'intéresse le plus dans le cinéma. »

 

Propos recueillis par Christiane Dampne

 

1. Des spectres hantent l’Europe de Maria Kourkouta et Niki Giannari est produit par Survivances, une structure indépendante qui se caractérise par une ligne éditoriale politique travaillée par la forme. Le film a été sélectionné dans plusieurs festivals mais sa sortie en salle n’est pas prévue.

2. Atlal de Djamel Kerka sera diffusé par Capricci.

 

> Les États généraux du film documentaire de Lussas se sont déroulés du 20 au 26 août 2017.