Milo Rau Milo Rau © p. Simon Tanner
88 EN KIOSQUE
Entretiens

Near violence experience

Milo Rau construit un théâtre du réel qui s’empare de toutes les violences pour les envoyer sans fard au visage du public. L’intégralité de l’entretien que le metteur en scène a accordé à Mouvement est à retrouver dans le numéro 88, bientôt en kiosque. 

Par Orianne Hidalgo-Laurier

 

 

Vous avez été correspondant pour le Neue Zürcher Zeitung, un grand quotidien édité en Suisse. Quels liens faites-vous entre le journalisme et la mise en scène ?

« Tous les auteurs ont été critiques ou journalistes, Jean Luc Godard, Ernest Hemingway, Émile Zola... Séparer la critique et l’art est très artificiel. Écrire sur d’autres sujets et d’autres auteurs, en tant que journaliste, me permet de réfléchir à mon propre travail et de multiplier les niveaux. Par exemple, quand je suis allé au Congo, pour le Tribunal sur le Congo, j’ai publié une sorte de journal de bord dans la presse, j’ai aussi réalisé un film pour le cinéma et un livre. Il faut réunir tous les outils pour réfléchir sur ce qu’on fait et le faire sans se laisser catégoriser. À l’université, je dis toujours à mes élèves de ne pas seulement faire du théâtre mais de chercher la forme qui convient. Un manifeste publié dans un grand journal peut être beaucoup plus pertinent qu’une pièce de théâtre critique qui n’atteint pas les gens réellement concernés. 

 

Vous n’aimez pas que l’on qualifie votre théâtre de « documentaire ». Comment le définissez-vous ?

« Ça diffère selon les pièces. Le terme « documentaire » signifie que la pièce se base sur un document. Une pièce de Tchekhov est un document historique. En ce sens, si j’adapte un texte de Tchekhov, ce sera une pièce documentaire… Et ce n’est pas ce que je fais. Je me base plutôt sur la réalité des répétitions, des recherches, des témoignages : il s’agit d’un théâtre du réel qui s’inspire de ce qui se passe vraiment pendant la construction de la pièce. Il m’est arrivé de faire du vrai théâtre documentaire, comme je l’ai fait avec Breivik's Statement à partir d’un document – le speech [du responsable des attentats du 22 juillet 2011 en Norvège – Nda] devant les juges – dont la diffusion a été interdite. J’ai donc choisi de le publier, sous forme de pièce de théâtre. Quand il n’y a pas de journaux ou de chaînes de télé indépendants, le théâtre devient documentaire parce que c’est le seul endroit où certains documents peuvent être publiés. Dans ce cas, le mot est très bien utilisé.

 

Vous consacrez toute une trilogie à l’Europe. Pensez-vous qu’il faille entamer un processus de déconstruction de son histoire ?

« Je vais plus loin que la construction de l’Europe, je vais dans son inconscient.
Je crois que les gens en savent beaucoup plus que ce que raconte l’histoire officielle. À la base, en 2013, on voulait faire une pièce sur le djihadisme en Belgique. Puis, c’est devenu une pièce sur les acteurs qui y jouaient, avant de prendre la forme d’une trilogie sur l’Europe, dont la chronologie « géologique » est à rebours de l’histoire européenne : elle commence dans l’Ouest avec The Civil Wars, se déplace au Centre avec The Dark Ages et finit à l’Est avec Empire. L’histoire officielle s’avère très naïve en ce qui concerne le djihadisme. J’ai toujours regardé les faits exceptionnels comme une allégorie de l’état de notre société. Le djihadisme est un alibi pour développer quelque chose de beaucoup plus commun. Je n’expose pas de vérité mais les points de vue d’acteurs qui deviennent plus grands que leurs propres histoires.

 

Les démocraties européennes admettent difficilement leur responsabilité dans les guerres de Yougoslavie, le djihadisme ou le conflit syrien… De même, la reconstitution de procès historiques, ou la mise en procès fictive, rouvrent des affaires compromettantes. Que peut apporter le théâtre au débat public ?

« Je crois que le théâtre est plus politique que la politique en tant qu’il est un lieu de reconstitution de la politique elle-même. C’est un espace d’antagonismes où cohabitent deux points de vue différents sur une même chose. C’est pour ça que j’ai mis en scène les procès contre les Pussy Riot en Russie [Les Procès de Moscou, 2012 – Nda], avec les artistes elles-mêmes, mais aussi avec les orthodoxes. On ne sait pas vraiment qui a raison dans cette affaire. Les médias de l’Ouest défendent les Pussy Riot, ceux de Russie les orthodoxes… Alors j’ai ouvert un espace où les deux opinions peuvent entrer dans une relation tragique de guerre. Par ailleurs, quand je suis arrivé au Congo, j’ai vu des massacres et des déportations partout, mais tout le monde m’a répondu qu’il n’y avait aucun conflit, seulement des petits fous qui font des guerres ethniques. Or, on retrouve très vite le système de guerre et la logique économique sous-jacente : il y a une mine dans un endroit occupé par 100 000 personnes, tu fais une petite guerre et tu peux ouvrir la mine. Et c’est dans le théâtre que tu peux faire entendre cette concurrence des idées. Sans ça, il n’y a pas de drame mais de la narration ou de la critique. »

 

Propos recueillis par Orianne Hidalgo-Laurier

Photographie : Simon Tanner

 

> Empire de Milo Rau, du 1er au 4 mars au théâtre Nanterre-Amandiers

> Five Easy Pieces de Milo Rau, du 10 au 19 mars au théâtre Nanterre-Amandiers