<i>La racine de l’ombú</i>, Alberto Cedrón et Julio Cortázar, La racine de l’ombú, Alberto Cedrón et Julio Cortázar, © D.R.
Notices d'oeuvres littérature

Fresque d'ombres

Cent ans après la naissance de Julio Cortázar, un livre oublié, conçu avec le peintre Alberto Cedrón, refait surface et plonge dans les noires années de la dictature argentine.

Par Jean-Marc Adolphe publié le 10 mars 2014

 

Bon anniversaire, Julio, alias « le loup » (1). N’était une saloperie-leucémie qui le fit déménager en 1984, vers le cimetière du Montparnasse à Paris, Julio Cortázar aurait eu cien años, cent ans tout rond, en août prochain. Du 21 au 24 mars, le Salon du livre rendra l’hommage qui convient à l’auteur des Armes secrètes (1959), de Cronopes et fameux (1962), de Marelle (1963), et du Livre de Manuel (1973), parmi les plus cultes des pages fantastiques que nous a léguées l’écrivain argentin, naturalisé français en 1981 par François Mitterrand. L’Argentine, qui le reconnaît aujourd’hui, en démocratie retrouvée, comme l’un des siens, n’a pas toujours eu ces « bons airs » dont se flatte nominalement sa capitale, Buenos Aires. Précurseur en exil, Cortázar avait fui dès le début des années 1950 le péronisme et son culte de la personnalité. Plus tard, de coup d’État en coup d’État et de dictature en dictature, et pour les opposants, de disparitions en assassinats, le climat argentin ne cesse de s’assombrir, irrespirable.

Tectonique des exils. Alors qu’après-guerre, l’Argentine devient miraculeuse terre de refuge pour d’anciens nazis, ses récalcitrants, notamment écrivains et poètes, musiciens et artistes, traversent l’océan et posent leurs valises en Europe. Entre 1977 et 1978, se retrouvent à Paris Cortázar et le peintre Alberto Cedrón, pilier de l’avant-garde des années 1960-1970 (2), et grand muraliste (3). À cette époque, de quoi se parlent deux Argentins exilés qui se rencontrent, si ce n’est du pays qui fait mal, qui souffre dans ses chairs ? À quatre mains, Alberto Cedrón et Julio Cortázar décident d’en dessiner / écrire la tumeur régnante, d’ombre dévorante. La racine de l’ombú est leur trait commun, de génialité partagée. Un projet de livre, ne ressemblant à aucun répertoire connu. « Le plus mieux, comme disent les mômes, sera de raconter comment se sont déroulées les choses autour de cette histoire, qui malheureusement n’est pas pour les mômes malgré les croquis et les bulles », écrit alors Cortázar. « J’appelle ça une histoire et je pourrais même écrire ce mot avec une majuscule, puisque dans celle-ci l’imaginaire est à peine un pivot ou un point de départ pour le reste, la réalité de l’Argentine lors de ces dernières décennies. » Chronique d’une vision argentine (« J’entends par là une vision actuelle de l’enfer », précise l’écrivain), de la dictature et de ses « hommes-larves », où Alberto Cedrón entremêle son histoire personnelle et celle de son pays. Comme il arrive parfois aux œuvres vagabondes, La racine de l’ombú a connu un drôle de destin. Évidemment interdit de publication en Argentine, l’ouvrage atterrit chez un petit éditeur vénézuélien, qui imprime trois cents exemplaires de mauvaise qualité et garde les planches originales. On doit à un passionné, Facundo de Almeida, créateur
en 2004 d’une exposition itinérante consacrée à l’auteur de Marelle à l’occasion des vingt ans de sa disparition, d’avoir exhumé cette Racine d’ombú enfouie dans l’oubli. Avec la collaboration d’Alberto Cedrón, une première édition, tirée à seulement quelques milliers d’exemplaires, voit le jour en Argentine. L’écrivain et traducteur Mathias de Breyne, amoureux de la littérature argentine contemporaine à laquelle il a notamment consacré une anthologie bilingue, prend le relais et se voit confier par la veuve de Cedrón le soin de traduire et de publier l’œuvre en France. C’est aujourd’hui chose faite, somptueux roman graphique pour lequel le Collectif toulousain des métiers de l’édition (CMDE) a su faire écrin. Qu’il soit ici permis de saluer, à cette occasion, le « catalogue », ou labeur inspiré, de ce collectif unique en son genre, « structure non hiérarchique, qui vise au décloisonnement des métiers les uns des autres » et assure ainsi que « chaque personne ayant participé au livre a le sentiment légitime qu’il en est aussi l’auteur. » Au paradis des ombres, où ils demeurent désormais, Alberto Cedrón et Julio Cortázar peuvent déboucher une bonne bouteille et trinquer en confiance : voilà plus de trente ans, ils n’ont pas planté pour rien une graine d’ombú.

1. Surnom qu’il se donne dans Les autonautes de la cosmoroute, livre écrit avec Carole Dunlop en 1983 (Gallimard).
2. Avec ses frères et son père, il est l’un des membres du fameux « Clan Cedrón », qui regroupe notamment le compositeur de tango Juan Tatá Cedrón, fondateur du Cuarteto Cedrón ; un architecte ; un cinéaste…

3. Au Portugal, où il séjourne 15 ans, Alberto Cedrón réalise ainsi pour la Fondation Berardo, trois grandes peintures murales en céramique. Et certaines de ses œuvres murales sont encore visibles en Argentine, notamment sur la place Roberto Arlt du centre-ville de Buenos Aires.

 

Alberto Cedrón et Julio Cortázar, La racine de l’ombú, traduit de l’espagnol par Mathias de Breyne, Éditions CMDE, Toulouse, 2013, 92 pages, 18 x 24 cm, 20 €.