<i>Vers la lumière</i> de Naomi Kawase Vers la lumière de Naomi Kawase © D. R.
Critiques cinéma festivals

Vers la lumière

Après son délicieux dorayaki, pâtisserie à base de haricots rouges cuits au sirop, la réalisatrice Naomi Kawase a suivi, cette fois-ci, la recette plus sommaire d’une purée de navet servie en cinémascope, appétissante en court métrage mais qui, étalée sur plus de 100 minutes, ne nourrit pas son homme.

Par Nicolas Villodre publié le 24 mai 2017

D’un handicap, l’autre. Du Wonderstruck de Todd Haynes qui explore subtilement le monde des sourds-muets, on passe donc à l’univers des aveugles et des malvoyants, grâce à une amorce narrative originale, il faut en convenir. Une jeune écrivaine, spécialisée dans l’audiodescription, métier cinématographique digne d’intérêt, lit son texte à un panel chargé de donner son avis sur la qualité de celui-ci avant qu’il ne soit gravé sur le marbre. La protagoniste encaisse sans sourciller les pointilleuses observations et critiques de la part de ces testeurs lors des previews ou, plus exactement, des pré-auditions.

Il paraît invraisemblable que ces séances soient à l’infini répétées, comme c’est le cas dans toute la première partie du film, faute de quoi le coût de cette voix off supplémentaire, optionnelle, pour ne pas dire redondante, d’un film risquerait d’en dépasser celui de sa production. Arrive le moment où intervient dans la discussion le héros masculin du film, joué par Masatoshi Nagase, le rôle principal dans An/Les Délices de Tokyo. Celui-ci refuse sèchement et systématiquement les versions successivement proposées par l’écrivaine au prétexte que trop de détails brident l’imagination du spectateur-auditeur. Le paradoxe est poussé, comme le bouchon, un peu loin puisque l’homme en question est un photographe reconnu perdant graduellement et irrémédiablement la vue.

S’arrête la réflexion sur l’image au profit d’une romance sentimentale convenue illustrée, pour les malcomprenants dont nous sommes, par des gammes pianistiques à prétention lyrique inspirées de Chopin et de Liszt, donc relativement exotiques pour le public japonais. L’image clichetonneuse de Kawase illustre à sont tour cette muzak d’un romantisme de pacotille, avec force larmes à l’œil et l’âme en peine des personnages. La péripétie du vol du Rolleiflex du héros – fait improbable dans un pays avec mafia, comme partout ailleurs – mais sans voleurs et la mise au rebut de l’appareil photo retrouvé et des négatifs argentiques de toute une vie d’instants sublimés vient relancer l’intérêt du spectateur.

La perte du moyen de fixer la rareté fugace que sont la photographie et le film ainsi que la destruction de toute trace de ces moments est à rapprocher de l’esthétique de l’évanouissement (du fading évoqué par Lacan, qui correspond au fondu noir du cinéma). Une esthétique typiquement extrême-orientale, aux origines Zen, selon laquelle l’art consiste à capter la beauté des choses au moment de leur disparition.

 

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