<i>Sandre</i> de Solenn Denis Sandre de Solenn Denis © p. Pierre Planchenault
Critiques Théâtre

Voix d’homme sur parole de femme

Solenn Denis dresse un portrait féminin en proie à la banalité d'une existence aux accents surannés à travers un dispositif scénique simple et poétique. 

Par Moïra Dalant publié le 19 juil. 2017

Le petit coin de salon au style désuet est le lieu privilégié de la solitude et de l’isolement d’une vie de femme aux secrets et aux maux trop longtemps enfouis. Un peu trop enfouis sans doute, à tel point qu’un jour, soudain, le vernis se craquelle, la tasse déborde, le café devient amer, très amer.

Pas de mélancolie dans cette parole féminine, mais une pointe de pathos dont se teinte parfois la vie. Erwan Daouphars, qui interprète ce monologue aux accents sombres,  découvre avec une finesse émouvante toutes les facettes de son personnage. L’étrangeté enveloppe peu à peu la narration d’événements somme toute banals : le premier rendez-vous galant, le rouge à lèvres, le mariage, le devoir de femme, les enfants, les gigots, les rôtis et autres tournedos. Entre ironie et sincérité, le personnage porte son mystère comme une plaie. Une atmosphère un peu désuète baigne la silhouette de pénombre. La voix de l’homme se décale pour devenir entièrement féminine, séductrice et déroutante. « Je me sens toujours comme engourdie, comme une tarte renversée ». Le froid dans le dos. Le sang qui se glace. Pas de discours féministe mais une liste inévitable de devoirs et d’obligations accomplies par amour. Et s’il disparaissait cet amour, les tâches maritales deviendraient-elles les seuls signes d’une obstination à maintenir l’image de la famille parfaite ? Le sang se glace face à la banalité d’une oppression qui mène doucement cette femme sur la pente de la folie.

Être une enveloppe vide, c’est la solution. Ne pas trop se plaindre. Dans une parole pour soi ou adressée au public, le monologue oscille entre narration froide, confession pudique et incarnation douloureuse de souvenirs. Sandre est comme une descente en enfer dans la mémoire, sans retour, dont la seule échappatoire possible serait le goût de se raconter et de s’exposer aux autres sans fard, aussi bien par les qualités que par les plus sombres défauts.

 

> Sandre de Solenn Denis, jusqu’au 26 juillet à la Manufacture dans le cadre du festival d'Avignon OFF