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© Samuel Rubio.
Critiques Théâtre

Vivre sa mort

Rimini Protokoll

Avec Nachlass, le Collectif berlinois Rimini Protokoll continue d’explorer un théâtre sans comédiens, à travers une nouvelle installation touchante. Après s’être emparé du commerce international des armements, ils s’attaquent à un sujet tout aussi ambitieux : la mort. 

Par Alice Ramond publié le 26 oct. 2016

Aller à Douai un dimanche après-midi pluvieux voir un spectacle sur « la fin de vie » peut relever du masochisme – ou de l’amour inconditionnel du théâtre. Une certitude : Rimini Protokoll déçoit rarement – déjouant l’espace, le temps, les conventions théâtrales en permanence, Helgard Haug, Stefan Kaegi et Daniel Wetze proposent des réflexions sensibles et des scénographies uniques depuis une décennie.  

Après Situation Rooms autour de l’industrie de l’armement, que beaucoup labelliserait « meilleur spectacle jamais vu », la mort (et ce qu’il reste de nous) est le fil rouge de leur nouvelle création, résultat de deux années d’enquête en Suisse – pays avant-gardiste en gestion médicale de la mort, s’il en est. Un spectacle sans comédiens, mais avec des morts présents, vraiment ?

 

Double peine

Tout commence par une tasse de thé et une vidéo, très simple, diffusée sur une télévision à tubes cathodiques : des déménageurs débarrassent l’appartement d’une personne décédée. Les images sont marquantes. Après la vie, il ne reste donc que ça ? Des meubles éventrés, des pots de fleurs cassés, des papiers poussiéreux, des photos arrachées. Terminé, on remballe. Surgit une évidence : avec la disparition des gens, c’est tous leurs souvenirs qui s’envolent aussi. Double-perte. Double-violence de l’absence.

Nous passons dans le cœur de la matrice : une pièce toute ovale, sorte de salle d’attente mortuaire/futuriste, comme dans un vaisseau spatial, qui donne sur 8 portes. Au dessus de chacune d’elle, un chronomètre. A côté, des noms. Au plafond, une carte de la terre vue du ciel, avec un décompte : les morts en temps réel s’affichent par des petits points de lumière.

À chaque fin de chronomètre, nous sommes invités par groupe de deux-trois personnes à pénétrer dans la pièce. Huit ambiances très différentes, décors minutieusement reconstitués, huit histoires, huit réflexions enregistrées par des personnes vivantes, maintenant décédées, qui ont acceptées de faire de leur mort un sujet. Dans ces huit « pièces sans personnes », nous rendons visite à nos morts.

 

Photo : Samuel Rubio


Un couple bourgeois de Stuttgart a décidé de partir ensemble au bon moment et dresse un bilan de leur vie. Un « jumper » de quarante ans voudrait une mort qui lui ressemble, avec du punk et des amis qui boivent. Une française, secrétaire commerciale toute sa vie, confesse regretter de n’avoir pu être chanteuse, avant de nous livrer une ultime chanson. Sa voix et la poursuite lumineuse sur la petite scène montée dans sa pièce, le pull angora blanc posé sur un tabouret comme costume de scène, elle est presque là. Une chanson de l’au-delà pour toujours – et tant que le spectacle, et les spectateurs vivront.

On ne voit que très peu ces morts. Si ce n’est quelques photos, de courtes apparitions vidéo, le plus souvent, ils n’apparaissent pas. Leur présence, c’est leur voix, leurs paroles. Leurs meubles, leurs objets. Alors, la destruction visionnée en tout début de parcours apparaît moins violente. Il y a quelque chose de très doux et de rassurant à entendre les morts exister encore ; et à voir les vivants repartir sereinement grâce à la mise à distance que permet ce dispositif.  

La déambulation paraît magique, presque surnaturelle. On peut à foison retourner dans les pièces, entendre à nouveau les voix avant de quitter le vaisseau et le voyage dans le temps. Et si Nachlass est constitué de « pièces sans comédiens », les fantômes du théâtre n’ont jamais si bien joué leurs rôles.

 

Dans le cadre de « 100% Rimini Protokoll », le collectif berlinois est accueilli trois fois cette année par le Tandem, Douai :

Situation Rooms a été présenté du 24 septembre au 4 octobre

Nachlass, du 22 au 27 octobre au Tandem

Top Secret International, du 22 au 26 mars au musée des Beaux-arts, Arras