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Taysir Batniji, <i>L’homme ne vit pas seulement de pain #2</i>, 2012 Taysir Batniji, L’homme ne vit pas seulement de pain #2, 2012 © © Adagp, Paris 2017. p. Clémentine Crochet
Critiques arts visuels

Tous, des sang-mêlés

Tous, des sang-mêlés dissèque le concept « d’identité ». Qu’y a t’il donc au cœur de cette notion brandie par les États pour justifier l’autorité de leurs institutions, de leurs histoires et de leurs frontières ? À travers les outils de l’art, dont la définition est tout aussi relative que celle de l’identité, l’exposition éclaire bien des lanternes. 

Par Orianne Hidalgo-Laurier publié le 25 août 2017

Au lendemain des démonstrations de violences de la part de suprématistes blancs, néonazis et membres du Klu klux klan à Charlottesville, dériver dans une exposition telle que Tous, des sang-mêlés peut être plus enrichissant que feuilleter l’actualité. Parmi les artistes invités, beaucoup ont fait l’expérience d’un déracinement géographique, culturel ou générationnel. En préambule, une inscription en néons du collectif Claire Fontaine : « Étrangers partout », en plusieurs langues et en référence à un collectif anarchiste italien éponyme. Nous voilà prévenus : on entre dans une zone où les points de vue se déplacent, se retournent et se multiplient envers et contre toute définition absolue. Un peu plus loin, et comme en négatif, une phrase de la Déclaration universelle des droits de l’Homme que Taysir Batniji a gravée sur des blocs de savon de Marseille : « Toute personne a le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à l’intérieur d’un État. Toute personne a le droit de quitter tout pays y compris le sien et de revenir dans son pays. » En France, près de 50 000 personnes sont internées dans des camps de rétention, l’hospitalité aux « sans-papiers » est criminalisée.  

 

Bouchra Khalili, The constellation n° 5, 2011 © Adagp, Paris 2017

 

L’Histoire-Géo, un couple idéologique

Les Constellations de Bouchra Khalili finissent d’abattre les représentations hégémoniques du territoire, lesquelles déterminent administrativement la notion « d’étranger ». Sous la main de l’artiste et d’après les récits recueillis auprès de personnes en exil, les chemins de migration prennent la forme de plusieurs cartes d’étoiles. Les grandes villes-étapes correspondent aux astres que seules les traversées individuelles relient. Le fond bleu nuit parsemé de points blancs ignore les mers et les montagnes, les checkpoints et les frontières terriblement rectilignes qui séparent le Soudan, la Lybie et l’Égypte, l’Irak et la Syrie. Ce ciel indifférent ne rend les délimitations politiques que plus absurdes. Bady Dalloul en révèle quant à lui la dimension arbitraire voire machiavélique. Discussion Between Gentlemen tente le reenactment des Accord Skyes-Picot signés secrètement en 1916. Ou comment la France et le Royaume-Uni ont fomenté le dépeçage de l’Empire Ottoman à leur avantage selon des zones d’influences respectives, uniquement déterminées par les ressources pétrolières du terrain. Tant pis pour les promesses d’indépendance faites aux Arabes. Sur la vidéo, quatre mains, une règle, une gomme et des crayons de couleurs suffisent à reconfigurer le territoire. Du reste, on imagine aisément en 2017 ce genre de « discussion entre gentlemen » avant le largage d’une bombe en Irak, en Afghanistan ou en Syrie.  

 

Bady Dalloul, Discussion Between Gentlemen, 2016 © Bady Dalloul et Untilthen

Avec sa vidéo Alamo, Sylvie Blocher confronte quatre versions d’un même événement historique : le siège de Fort Alamo au Texas en 1836. L’artiste filme les quatre locuteurs – un « anglo », une « latino », une « afro », un « natif » – de manière égale (même décor, même posture, même cadrage). Alors que le guide du musée déballe avec un romantisme patriotique un récit adoubé par les institutions, les milliers de victimes et la mémoire mexicaine émergent dans le discours de la seconde. S’ensuivent les crimes racistes perpétrés par une idéologie esclavagiste, et enfin l’extermination des amérindiens resurgit dans la bouche du dernier chef de la tribu Auteca Paguame. Changez de lunettes : un événement clef de la révolution texane, et par extension de la construction des États-Unis, pourrait aussi être celui qui en déconstruit la mythologie. À l’entrée et à la sortie de l’exposition, Flowers for Africa de Kapwani Kiwanga rappelle le caractère fragile et versatile de l’histoire mais aussi des « entités » étatiques. Des bouquets de fleurs naturelles – reconstitutions de ceux qui ont accompagné les cérémonies d’indépendance de la Tanzanie et de la Côte d’Ivoire – composent des sortes de natures mortes ready-made vouées à la décrépitude. 

Sammy Baloji fouille dans la boîte noire de la prospérité occidentale, sa face honteuse. Ses photomontages de la série Mémoire exhibent sur les murs de l’institution muséale l’accaparement des ressources du Congo, l’humiliation et l’exploitation de ses peuples par la Belgique. Francis Alÿs opte pour un acte de « guérison » à sa manière toujours discrète, minimale et faussement dérisoire. L’artiste repeint scrupuleusement en jaune 60 lignes de démarcation effacées dans la zone du Canal de Panama, contrôlée jusqu’en 1999 par les États-Unis. Sous le regard curieux ou indifférent du voisinage, insensible au trafic qui se poursuit, la ligne reprend corps dans l’espace commun de la rue, stigmate inoffensif mais bien visible d’une occupation militaire. Jimmie Durham quant à lui travaille dans la dérision en lapidant un réfrigérateur, manifestation prosaïque de l’impérialisme américain. Sous couvert de prôner la liberté, l’American way of life a été imposé de force aux peuples autochtones.

  

Martin Bureau, Hommage à sa Gracieuse Majesté, 2008 © Musée national des beaux-arts du Québec, Patrick Altman

 

Le sauvage, l’immigré et le prolétaire

Cet aspect de la colonisation – l’assimilation – ruine durablement toute expression identitaire et culturelle qui dévie de la norme instituée. La Cour Suprême du Canada a récemment reconnu le « génocide culturel » que l’État, encore sous l’autorité du trône d’Angleterre, a commis envers les populations autochtones. La sculpture Hommage à sa Gracieuse Majesté que Martin Bureau a réalisée à l’occasion du 400e anniversaire de Québec n’a pas été au goût des pouvoirs publics. Imaginez : une plaque d’égout frappée à l’effigie d’Élizabeth II coiffée d’une paire de bois de wapiti et estampillée « kwébec » en écho à l’origine algonquine du toponyme. Kent Monkman subvertit avec humour les codes occidentaux de la peinture de paysage et d’histoire. Les figures du « dominant » et du « dominé », du « colon » et de « l’indien » s’inversent ou se confondent dans des scènes à la fois violentes, sensuelles et grotesques. Teaching the Lost représente un individu aux deux-esprits, à la fois homme et femme, très présent dans la spiritualité amérindienne, dans un décor sauvage. Cette « Miss Chief Eagle Testickle » pose fièrement devant les silhouettes difformes de Picasso et L’Homme qui marche de Giacometti, deux artistes « primitivistes ». L’œuvre rassemble ce qui est balayé dans la catégorie « monstre » par la norme occidentale et souligne au passage les stéréotypes racistes admis dans l’histoire de l’art.

Karim Ghelloussi, Sans-titre (passagers du silence), 2011-2014 © Adagp, Paris 2017. p. Karim Ghelloussi et Circonstance galerie.

Au centre de l’exposition, un groupe de personnages en résine et ciment sculptés à l’échelle 1/1 retient l’attention. Ils sont d’âges différents mais échappent à toute tentative d’identification, les traits de leurs visages sont à peine esquissés. Seuls leurs vêtements et leurs paquetages suggèrent une classe sociale modeste. Ils semblent rompus par la marche, l’attente et la pluie. Éternels « migrants », ils portent avec eux toutes les origines et aucune à la fois, ils viennent de partout et de nulle part. sans titre (Les Passagers du silence) de Karim Ghelloussi démasque l’imposture politique qui étouffe le débat économique et social en stigmatisant l’« immigré ». Or, derrière les assignations identitaires, se retrouve une hiérarchie de classes qui perdure quel que soit celui qui a été décrété « étranger ». 

  

Tous, des sang-mêlés, jusqu'au 3 septembre au MacVal, Vitry-sur-Seine