Publicité

<i>Tokyo/Espace personnel</i> de Maki Morishita, Tokyo/Espace personnel de Maki Morishita, © Jean Couturier.

Tokyo danse !

La Maison de la culture du Japon à Paris a entamé le torride été en programmant trois solistes particulièrement intenses, l’héroï-comique Maki Morishita, la frénétique Mikiko Kawamura et le poétique Takao Kawaguchi.

Par Nicolas Villodre

La soirée avait opté, une fois n’est pas coutume, pour un intitulé dans la langue de Donald : Tokyo dance! – il n’est pourtant pas loin où le français était l’idiolecte de la mode et de la communauté artistique au pays du soleil levant. Dans Tokyo/Espace personnel, Maki Morishita, sise en son tatami de lumière (balisé au chatterton blanc), réduit qu’elle ne quitte pratiquement pas, synthétise les mines qu’elle accoutumait de composer face au miroir de l’ascenseur la menant à son gagne-pain quotidien ou à celui de l’espace confiné des sanitaires. En une dizaine de minutes à peine, la danseuse juxtapose ou se métamorphose en une série de personnages grotesques, loufoques, crispés ou bien flegmatiques, pleins de tics, voire de tocs, susceptibles, tous et chacun, d’intéresser les étudiants en psychiatrie.

Ce moyen de décompression, ce pied de nez cathartique au monde de la salary woman, cette échappée libératrice – jamais tout à fait à la société de surveillance – sont stylisés, rejoués, accompagnés de gestes des bras et des pieds nets et précis pour le plaisir d’un public de connaisseurs distinct de celui des voyeurs. Le tout, avec pour fond sonore une filandreuse liste d’ingrédients contenus dans un shampoing non organique. Un gag visuel assez effronté, pour ne pas dire culotté, vient relancer la suite gestuelle à point nommé, au moment où risquait affleurer une baisse d’intérêt. L’art japonais est friand de tels contrastes entre le raffinement et la verdeur littérale.

 

Variations sur jeux d’enfant

Dans Alphard/Le Cœur du serpent, Mikiko Kawamura donne l’impression de prolonger le jeu enfantin d’Ishikeri (ou de marelle) en progressant d’une case lumineuse à l’autre, dans une logique la menant de la terre au ciel. Il faut dire qu’au développement ou à l’approfondissement d’un motif chorégraphique, la jeune danseuse a préféré, ici en tous les cas, celui de la répétitivité, du ressassement, de la variation sur le même. Cette circularité (sans doute propre à l’orient) justifiée par un titre se référant au mouvement des étoiles pourrait finir par lasser n’étaient les changements de tempo et la diffusion de diverses ambiances musicales, qui vont de la techno au romantisme de bon ton – Chopin demeure exotique à Tokyo, bien que les Japonaises et Japonais aient pris l’habitude de rafler les premiers prix aux concours internationaux de piano.

La danse a minima de Mikiko Kawamura s’inspire de celles des rues ou, plutôt, des jardins publics tokyoïtes ainsi que des shows de télévision. Elle garde la vitalité, la naïveté, la simplicité pop. À cet égard, les baigneurs moulés dans du polymère orangé, attendant leur tour côté jardin en matant la danseuse, représentant le « grand public » au vulgaire assumé dont nous sommes, à un degré ou à un autre. Ils sont certainement parlants pour les fillettes japonaises, mais incongrus pour nous qui en avons vu d’autres du même tonneau – on pense aux gigantesques figurines d’un Jeff Koons. La chorégraphie mesurée, pour ne pas dire chiche, qui nous a été offerte est heureusement compensée par le talent explosif de la jeune interprète. Cette dernière passe avec aisance d’une case à l’autre, du hip-hop à la variété modern jazz. Du surplace contorsionniste au démembrement ou au désossement, l’endiablement du corps est preste et gracile.

 

Chemin de croix

Takao Kawaguchi, avec son temporisateur opus ayant pour titre Good Luck substitue au parcours ludique celui d’un chemin de croix pavé de bonnes et moins bonnes intentions. La symbolique est ici certaine quand on sait que l’un des maîtres du danseur était de confession catholique. Les stations se suivent sans ressembler les unes aux autres. À chacune d’elle, Kawaguchi invente une nouvelle statuaire. Il compose et décompose les scènes, à une vitesse, du reste, irrégulièrement ralentie. L’ensemble est envahi d’obscurité et de dolorisme. La bande-son électro-acoustique de David Vranken souligne la gravité et la solitude absolue du protagoniste. La danse exprime directement, sans recourir aux codes, à l’usage, à d’autre langage que le sien, ce que l’humain a à dire.

La dilatation temporelle fait durer le déplaisir en même temps qu’elle permet au soliste d’analyser le moindre de ses gestes, de nuancer le plus infime trait du visage, de jouer avec les contrastes. Avec le chaud et le froid, l’équilibre et le bancal. Il n’est donc pas aisé de différencier le geste du danseur de celui du mime, art dans lequel Kawaguchi est expert. Après une phase de révolte de la chair, de sursaut combatif, de ricanement vital, arbitraire, le chorégraphe se fond dans la nuit où il a vu le jour.

 

> Tokyo Dance ! a été présenté les 23 et 24 juin à la Maison de la culture du Japon, Paris