<i>Polis</i> Polis © p. D. R.
Critiques Théâtre arts de la rue

Théâtre à la rue

Cet été à Avignon, Polis et Thinker’s Corner, deux propositions participatives en espace public se font écho à Villeneuve en Scène et à la Manufacture, inventant à leur manière des formes de rencontre et de partage.

Par Milena Forest publié le 18 juil. 2017

 

Un container en verre habité par quatre comédiens drôlement accoutrés qui attire l’attention (Polis), et une série de stands à l’esthétique commerciale qui invite les passants à freiner leur course folle et à s’approcher (Thinker’s Corner). Zapping et nouvelles technologies s’invitent, comme pour mieux réinjecter du sens là où le monde actuel semble ériger en modèle la vacuité et le prêt-à-penser.

 

Le bonheur pour les nuls

La lecture du Bonheur pour les nuls n’a pas suffi à Arnaud Troalic à faire exploser son « quotient bonheur ». Alors il invite les passants, un par un, à prendre confortablement place dans un énorme fauteuil Chesterfield afin de s’entretenir (par l’intermédiaire d’un casque et d’un micro) de ce problème d’intérêt général avec les quatre comédiens enfermés dans une boîte vitrée.

Dans Polis, le bonheur est au centre mais il est un prétexte pour instaurer le dialogue, « pousser les gens à parler du monde dans lequel on vit ». Sollicités par le metteur en scène, six auteurs de théâtre (Stéphan Castang, David Geselson, Elisabeth Hölzle, Sylvain Levey, Nathalie Papin et Aline Reviriaud) ont écrit des questionnaires sur le bonheur, comme autant de trames à partir desquelles les comédiens brodent et improvisent.

La mise en danger est mutuelle. Le pouvoir oscille entre celui censé interroger et celui censé répondre. Il suffit d’un rien pour que la situation se retourne. Toutes les 13 minutes, un nouveau spectateur (tiré au sort par l’intermédiaire de son smartphone) prend place dans le fauteuil. Autour, une assemblée de spectateurs-voyeurs, casques vissés sur les oreilles, partage l’intimité du dialogue.

 

Des lucioles pour temps moroses

Dans le Thinker’s Corner, les spectateurs ne se livrent pas, ils reçoivent. Ils découvrent, par fragments de quelques minutes – comme des invitations à s’avancer, plus tard, sur les chemins ainsi indiqués − la parole de philosophes, anthropologues, botanistes, psychanalystes, économistes et autres penseurs ou militants politiques. Un dispositif ludique invite les passants à tourner une « roue de la chance » numérique qui leur attribue un mot (de « prolétarisation » à « tristesse » en passant par « jardin »), lui-même titre d’une capsule audio qu’un comédien – littéralement traversé par la parole du locuteur dont il imite l’intonation (respectivement Bernard Stiegler, Gilles Deleuze et Gilles Clément pour les mots cités) – donne à entendre aux spectateurs.  

Thinker's Corner. p. D. R. 

À travers cette proposition, Dominique Roodthooft s’attelle à offrir une « matière qui agite joyeusement ». C’est à dire à mettre en exergue des fragments de pensée capables de contrer l’accablement des temps modernes. Pour Arnaud Troalic comme pour Dominique Roodthooft, ces dispositifs répondent aussi bien à des questionnements sur l’institution théâtrale, son public et ses impératifs de remplissage qu’à une volonté de tisser du lien et de remettre l’échange au cœur de la cité.

 

> Polis a eu lieu du 10 au 15 juillet dans la cour du Musée Angladon, Avignon

> Thinker’s Corner, jusqu’au 22 juillet à Villeneuve en Scène, Villeneuve-lès-Avignon ; du 23 au 26 juillet au Théâtre des Doms, Avignon ; le 24 septembre au Centre culturel régional de Dinant ; le 14 octobre au Mudam, Luxembourg ; en janvier à la Montagne magique, Bruxelles ; et en juillet 2018 aux Tombées de la nuit, Rennes