extrait de <i>Braguino</i> de Clément Cogitore extrait de Braguino de Clément Cogitore © D. R.
Critiques cinéma festival

FID, 27e édition

Le FID se tenait à Marseille, avec un florilège de films à la lisière entre le documentaire, l’essai et la fiction. Le festival réaffirme son soutien à un cinéma de recherche, libre et intransigeant, et s’identifie plus que jamais à la vigie d’un monde sens dessus dessous. 

Par Julien Bécourt publié le 28 juil. 2017

Pourvues de budgets souvent restreints, les réalisations montrées au FID façonnent des formes radicales et novatrices, comme autant de voyages immobiles dans les détours du monde. Déplacements, exils, errances : ce qui s’opère en creux est une circulation des identités, transitant d’un corps à l’autre, d’un humain à un animal, d’un bout du monde à l’autre. La globalisation, ce qu’elle révèle des mœurs actuelles et des soubresauts de l’histoire, n’aura jamais été aussi prégnante que dans cette édition.

 

Humanimalités

Petit miracle ouvrant ce séjour riche en découvertes, Va, Toto ! de Pierre Creton apparaît à la fois comme une fable philosophique et un poème panthéiste. Cinéaste discret (Grand Prix du FID en 2010 avec L’Heure du Berger) menant en parallèle une activité d’agriculteur dans le bocage normand, Creton dépeint la vie rurale avec une douceur enveloppante. À l’aide de procédés vieux comme le monde (split screens, surimpressions, voix-off), le film entrecroise trois récits, trois figures, trois destins inextricablement liés par une obsession animalière. Voisine du cinéaste, Madeleine est une vieille dame élégante qui a recueilli un marcassin, Vincent est le compagnon du cinéaste, obsédé par les singes qu’il part observer en Inde dans l’espoir de soigner ses névroses, tandis que Joseph, souffrant de troubles du sommeil, est affublé d’une machine à respirer lui causant des rêves où abondent les chats. Baigné d’une sensualité profonde, Va, Toto ! célèbre la magnificence de la vie, de la nature et de l’amour, tout en dénudant la part sauvage et refoulée de l’inconscient. Par delà la chronique rurale, Creton puise aussi bien dans son quotidien que dans ses lectures (Humanimalités de Surya, les correspondances de Burroughs) pour initier un bouleversant projet humaniste, dans lequel l’homme fait littéralement corps avec le monde.

 

On ne dira jamais assez tout ce que la France recèle comme cinéastes secrets, méconnus ou tout bonnement invisibles, leur singularité les plaçant en porte-à-faux avec les enjeux industriels. Il en va ainsi de Jean-Charles Fitoussi, franc-tireur appartenant à la génération des Bozon, Guiraudie, Caumon et autres Larrieu. Son œuvre se décline comme les pièces d’un seul et même palais baptisé Château de Hasard. Renoir et Rivette, Bresson et Ozu, Tourneur et Franju, sont les clés de voûte de cette mystérieuse bâtisse cinématographique, dont Les Jours où je n’existe pas (2001), Je ne suis pas Morte (2008) et L’Enclos du Temps (2012) forment les « pièces » les plus vastes, tandis que ce dernier volet occupe un plus modeste entresol. Exquis comme un cadavre, Vitalium, Valentine ! nous plonge dans les affres d’une aristocratie recluse dans un château de la Drôme où sévit le docteur Stein, arrière petit-fils de Frankenstein qui hantait déjà L’Enclos du Temps. Le savant fou administre à ses cobayes une dose mortelle de poison pour mieux les remettre en vie grâce à deux serums, la Résurrectine et le Vitalium. Grâce à l’ « ADN mémoriel » insufflé dans leur organisme, les corps reprennent vie comme des pantins, rejouant la même partition que des siècles auparavant. Oscillant entre le hiératisme des Straub-Huillet, dont il fut l’assistant, et un burlesque amidonné à la Benoit Forgeard (oui, c’est possible), Fitoussi met en scène une Comédie humaine figée dans un éternel retour. C’est dans la rigidité des plans, taillés au cordeau, mais aussi dans la diction théâtrale des comédiens, comme en état d’hypnose, qu’éclot son humour à froid. L’incongruité des dialogues et des situations crée un effet de distanciation comique, à plus forte raison lorsqu’il confine à l’effroi. On y retrouve également tout un héritage littéraire : celui du feuilleton gothique à la Mary Shelley, de la philosophie de l’immanence (Rosset, Schopenhauer) et de L’Invention de Morel, le conte métaphysique de Bioy Casares. Cette farce macabre – présentée dans une version télévisuelle raccourcie d’une heure – atteste que le cinéma est un art de l’ellipse et de l’anamnèse, capable aussi bien d’embaumer les vivants que de faire revivre les morts. Un art en quête d’immortalité ?

 

L’impossibilité d’une île

La jungle moite de Tinselwood ou la taïga glaciale de Braguino servent de décors à une forme inédite d’anthropologie, entre documentaire et fiction. Chez Voignier, la jungle camerounaise devient le réceptacle de toute la mémoire coloniale et de ses séquelles. Ne subsistent que de précaires populations locales qui vivotent en accomplissant de menues besognes dans ces terres en friche : poser des pièges, couper des arbres, chercher de l’or. Des activités qui semblent être davantage des passe-temps que des gagne-pains lucratifs, et qui sont ici décortiquées en plans-séquences fondus les uns dans les autres. La dernière scène, où l’un des personnages s’est constitué un jardin de fleurs exotiques devant sa modeste bicoque, en dit long sur les ravages de la déforestation et de l’emprise des multinationales pétrolières.

Dans le film de Clément Cogitore, l’impossibilité du « vivre ensemble » et la délimitation d’un territoire, à l’origine de tout conflit humain, sont au cœur du récit. Inspiré par la poésie de Rilke et de Mandelstam, Cogitore poursuit sa quête mystique en s’immisçant dans la vie d’une famille de chrétiens orthodoxes, les Vieux Croyants, vivant en osmose avec la nature au fin fond de la taïga. Tout paraît au premier abord d’une quiétude idyllique : le père chasse en barque dans les lacets du fleuve, la mère fait mijoter de délicieuses tambouilles, tandis que de magnifiques enfants à la crinière blonde jouent comme des farfadets au cœur d’un monde archaïque, tout droit sorti d’un conte populaire russe. Mais la tension couve derrière la sérénité apparente…

Toute la grammaire formelle du cinéma de fiction est au service d’une plongée à l’intérieur d’un microcosme où l’homme est un loup pour l’homme. Le prédateur n’est plus l’ours, abattu et dépecé comme un vulgaire poulet, mais une famille ennemie, installée sur l’autre rive du fleuve qui sépare leur terre en deux. Cette menace omniprésente prend aussi la forme d’une horde de chasseurs « civilisés », atterrissant en hélicoptère et venus saccager cette utopie édénique. Pas d’entourloupe théorique, de radicalité feinte ou d’exotisme déplacé ici, mais la puissance conjuguée de l’investigation documentaire et d’une mythologie païenne.  

Télé réalités

Film-dispositif aussi rigoureux et inflexible que la détermination de son protagoniste anonyme, Also Known As Jihadi d’Éric Baudelaire retrace le parcours d’un jihadiste, de sa naissance jusqu’à son emprisonnement. Inspiré du film A.K.A Serial Killer (1969) de Masao Adachi et de sa « théorie du paysage », Baudelaire filme une alternance de documents judiciaires (dépositions, procès-verbal, conversations téléphoniques) et de plans-séquences explorant les lieux que cet homme a traversé, avec pour seule bande-son les bruits de fond prélevés in situ. Dans cette reconstitution strictement factuelle, où voix et visages sont absents, Baudelaire interroge le désir de comprendre. À la recherche d’indices, la caméra scrute le moindre recoin de ces paysages sans qualité : les cités de Vitry, un établissement scolaire, une banlieue ordinaire. Puis la route, les chambres d’hôtel, la frontière turco-syrienne, la fuite en Italie. À la manière d’un détective privé, le réalisateur restitue son trajet, consignant méthodiquement chaque détail. Mais les images, tout comme les dépositions, ne livrent aucun éclaircissement, si ce n’est l’alibi d’une idéologie épousée à l’emporte-pièce et la fascination pour l’ « exotisme » de la guerre, perçue comme un survival de télé-réalité. De là naît un sentiment vertigineux sur la banalité du mal et nombre de questions demeurent en suspens : à quel moment et pourquoi s’opère un tel basculement dans la vie de ce banlieusard de classe moyenne, choyé par sa famille ? Les lieux qui l’ont vu naître et grandir ont-ils conditionnés son existence ? Le sentiment d’oppression est-il intrinsèque aux politiques d’urbanisation ? Si l’engrenage de l’embrigadement demeure un mystère, la réflexion que provoque cet essai conceptuel, presque ballardien dans sa manière de disséquer les lotissements périurbains, n’en finit pas de poursuivre le spectateur.

 

Série B, Système D

Le pape du B-movie Roger Corman avait l’honneur d’une rétrospective et d’une masterclass, à l’issue de laquelle lui fût décerné la médaille de Chevalier des Arts et Lettres. De la part d’un festival dont la réputation s’est bâtie sur des films austères, en prise avec la réalité la plus frontale, la surprise est de taille. Stakhanoviste des studios (60 films réalisés, plus de 400 en tant que producteur), le mentor du Nouvel Hollywood entra dans la légende en révélant des auteurs tels que Francis Coppola, Martin Scorsese, Monte Hellmann, Joe Dante ou Peter Bogdanovich. À 91 printemps et des faux airs de Hugh Hefner, sa faconde et sa prestance sont intactes. Cette invitation n’est évidemment pas anodine de la part de Jean-Pierre Rehm, directeur du festival, qui a délaissé le sens initial de l’acronyme FID (Festival International du Documentaire) pour mettre l’accent sur le cinéma tout court. On discerne dans ce geste une volonté de réconciliation entre deux conceptions adjacentes, toutes deux en marge de l’industrie et bien plus proches l’une de l’autre qu’on pourrait le croire. Au même titre que l’essai documentaire, la série B est « un centre actif d’expérimentation et de création », ainsi que le rappelle Deleuze dans L’Image-Mouvement. Leur point commun ? L’inventivité et le système D comme expédients au manque de moyens.

Hors-compétition se nichaient aussi quelques perles, dont la tournure plus légère en apparence dénotait au sein d’une programmation particulièrement aride. Auréolé de son prix du court-métrage à la Quinzaine des Réalisateurs, Retour à Genoa City de Benoît Grimalt compte parmi ces soi-disant « petits films », modestes par leur forme et leurs moyens, mais dont la justesse, la drôlerie et l’émotion vont droit au cœur. Mémé et Tonton Thomas n’ont pas loupé un seul épisode des Feux de l’Amour depuis 25 ans, et Grimalt s’est mis en tête de leur demander de résumer l’histoire. Hilarant au début, le film prend une tournure de plus en plus mélancolique, le soap opera entrant en collision avec une généalogie intime et réveillant les blessures de l’exil. À travers le registre dilettante du homemovie, Grimalt fait ressurgir, mine de rien, les séquelles de la guerre d’Algérie, ouvrant une plaie profonde qui n’a jamais cicatrisé.

 

 

> Le FID a eu lieu du 11 au 17 juillet à Marseille