Fayçal Baghriche, <i>Suite et fin</i>, vue de l'exposition au Shed Fayçal Baghriche, Suite et fin, vue de l'exposition au Shed © p. Samir Ramdani
Critiques arts visuels

Situer l’art

Au Shed, centre d'art qui a ouvert, tout près de Rouen à l'automne 2015, la salle d'exposition de 600 m2 garde les traces sensibles de l'ancienne usine de mèches de bougie. Comme en écho, la monographie de Fayçal Baghriche, Suite et fin, y joue des porosités entre art et pratiques économiques. 

Par Chrystelle Desbordes publié le 8 juin 2017

Anagnorisis est le titre de l'installation produite pour l'occasion. Dans le théâtre antique grec, l'Anagnorisis est un moment de « reconnaissance » dans lequel un personnage perçoit une part jusque-là ignorée de lui-même, souvent accompagné d'un coup de théâtre. Composée de six grands plots de bois exotique, prêtés par une entreprise de la région, l'œuvre ready-made frappe d'emblée par ses qualités plastiques – un temps de la « reconnaissance », ici purement esthétique. Les superbes volumes minimalistes, dont les tranches ont été alternativement peintes en rouge et vert (« code entreprise » désignant respectivement les essences de Sipo et d'Iroko), s'organisent en lignes obliques sur le vaste sol, suivant une perspective très précise. À l'évocation d'une flottille de bateaux-fantômes, les sculptures prennent en charge, dans les contours mêmes de leurs corps découpés en lamelles, le souvenir de leurs déplacements. De la forêt tropicale du Congo au commerce international, sur les mers et les routes, jusqu'à l'art... Arrive alors très vite la question de la valeur des choses en fonction des contextes, des cultures, des points de vue. Comme à son habitude, Fayçal Baghriche interroge la pertinence et la porosité de nos pratiques et, plutôt que de peindre ou de sculpter lui-même, prélève ce qui l'intéresse dans notre réalité contemporaine. Il opère des coupes dans le réel qu'il met en scène dans un contexte artistique (du médium à la galerie, à l'artiste performeur devenu « balise » au sein de l'espace public). Par un glissement inattendu, presque absurde, à un certain moment du drame, ces objets de bois débités destinés au commerce (et qui regagneront leur entrepôt après l'exposition), « se reconnaissent » œuvres.

Fayçal Baghriche, Suite et fin, vue de l'exposition au Shed. p. Samir Ramdani

Où est notre regard ? Est-ce que ce que l'on voit est bien ce que l'on voit ? Le médium photographique creuse vivement, on le sait, la question. Plus encore si les photos sont en couleur et paraissent souligner, dans leur sujet même, leur nature indicielle ou documentaire, comme c'est a priori le cas des neuf spécimens issus de la série « Atlas Series » (2015). Sur chacune des impressions de qualité et de grand format, une main calleuse de paysan arbore en gros plan la coupe d'une pierre en apparence précieuse. En fait, il s'agit de géodes à l'origine incolores que des hommes de l'Atlas teintent puis vendent aux touristes en tant qu'authentiques pierres de valeur. L'artiste identifie une situation d'artisanat, une économie de travail (et de survie) et l'importe dans le champ de l'art. Quelle est notre relation à la possession, au luxe et au clinquant, au fétichisme et, forcément, à l'art ? Quelle valeur ont à leur tour ces photos qui, dans la galerie, placent l'artiste, à l'égal du paysan, en situation de montreur de formes qui sont des fakes, auxquels la photographie ajoute ici un quotient « art » à celui d'authenticité ? Que dire encore de ce jeu de rebonds qui fait migrer la collection de pierres en collection d'images de pierres, voire en collection de tableaux ? Le titre, « Atlas Series », redondant, pluriel, s'amuse à l'évidence de l'ambivalence, de la multiplication et des renversements, de ces entrées multiples qui ne cessent de piéger la surface des choses – leur visibilité. « Si ce que vous voyez peut changer ou n'est pas la situation réelle, explique Fayçal Baghriche, il s'agit d'un jeu d'inversion de la réalité ou autres procédés vraiment simples. Vous pouvez faire cela avec beaucoup de temps et d'effort, ou vous pouvez simplement réaliser la bonne chose très vite, au bon moment – c'est la manière dont je travaille depuis pas mal d'années maintenant. »1

Fayçal Baghriche, Suite et fin, vue de l'exposition au Shed. p. Samir Ramdani

Les huit petits sous-verres encadrés de la série des « Imperfections » (2010) renvoient également à ce processus de travail et à une économie de moyens essentielle dans la pratique. Déjà produits, visiblement banals, les objets fabriqués pour l'exposition avaient été jugés inutilisables dans ce contexte. Déclassés dirait Georges Bataille, ils ont finalement été sauvés de la mise au ban par l'artiste, jusqu'à atteindre, non sans humour, avec les traces de leur fragilité et l'ajout d'un cadre, un statut bien plus prestigieux. Une fois encore, Fayçal Baghriche s'intéresse à des choses cachées ou muettes, comme coincées dans des codes et qui, en pénétrant le monde de l'art, réfléchissent aussi les contours de ce qui fait œuvre précisément dans ce monde. Aussi si les petits ronds de feutre noir repèrent toujours les défauts de fabrication sur les surfaces de verre, ils sont tout autant micro-bulles flottant sur des peintures « à la » Robert Ryman, sortes de ponctuations pour partition conceptuelle, suite discrète, quasi silencieuse. Là où l'invisible invite à lire entre les lignes.

 

 

1. « Restaging Invisibilities », entretien avec Laura Allisop, http://faycalbaghriche.com/fr/texts/laura-allisop

 

> Fayçal Baghriche, Suite et fin, jusqu’au 15 juillet au Shed, Notre-Dame de Bondeville