<i>Tanizaki</i> de De Warme Winkel Tanizaki de De Warme Winkel © Sofie Knijff.
Critiques Théâtre

Scènes littéraires de la vie conjugale

D’un charme troublant, la pièce Tanizaki, représentée par la troupe hollandaise De Warme Winkel, fait partie  des «œuvre pièces », « pièces en l’honneur d’une œuvre », qu’affectionne le bouillonnant trio. Le roman mis à l’honneur porte le doux nom de La Clef. La confession impudique.  

Par Alice Bourgeois publié le 22 mai 2017

En ce début de mois de mai, l’Espace Cardin a abrité la création d’une étonnante alchimie. La troupe hollandaise De Warme Winkel (« magasin chaud » en néerlandais) a mis en scène Tanizaki (1896-1965), un écrivain japonais peu lu en France. Il aimait le secret. Premières lignes du narrateur de La Clef : « Désormais, je noterai dans ce journal tout ce qu’hier encore j’hésitais à lui confier. J’ai préféré jusqu’à présent éviter d’entrer dans les détails de ma vie sexuelle et de notre vie conjugale. »

Comme les acteurs s’en expliquent au début, folâtrant à moitié nus sur une scène désordonnée, Tanizaki est plus célèbre pour son Éloge de l’Ombre où l’écrivain examine, avec la rigueur d’un ethnologue, en quoi la conception japonaise du beau demeure étrangère aux Occidentaux.  Cet essai n’est pas sans entrer en correspondance avec le roman étrange et pénétrant, La Clef. La confession impudique. La Clef qui a fasciné le joyeux trio de la troupe de De Warme Winkel.

La mise en scène est tout entière dévolue à la langue limpide, énergique, envoûtante de Tanizaki, dans laquelle les acteurs ont « voulu se perdre ». Après un départ chaotique, la petite scène est plongée dans une lumière tamisée, égayée par le son cristallin du merveilleux koto (une forme de cithare dont le son évoque la harpe) de Makiko Goto. Elle donne graduellement à lire, sous forme de placards projetés à l’écran,  des extraits du roman. Deux journaux intimes s’entrelacent : le premier est de la main d’un universitaire quinquagénaire respectable ; l’autre est écrit par sa femme, qui a lu le journal de son mari à son insu et s’épanche à son tour. Des phrases comme : « [ma femme] possède un organe tout à fait exceptionnel », ou : « Une moitié de moi-même déteste violemment mon mari, mais une autre moitié l’aime tout aussi violemment. »

p. Sofie Knifjj

On admire le sublime raffinement d’un intérieur japonais. Les comédiens se prêtent avec bonheur à la métamorphose. Grimés, revêtus d’habits traditionnels, ils adoptent une gestuelle calme et lente, miment silencieusement une scène d’intérieur à la Ozu. Ils lisent tour à tour le roman puis des passages de leurs propres journaux intimes. Tel est le pouvoir de l’écrivain que les comédiens se sont essayés à imiter sa langue, narrant les sentiments secrets qu’ils nourrissent à l’égard des autres membres de la troupe – jusqu’à imiter la furtive perversion du roman, où la femme, lasse de l’impuissance de son mari, rêve d’adultère.

Publié en 1956, le roman La Clef témoigne d’un esprit de transgression dans le sillage duquel s’inscriront Pasolini et surtout Oshima avec son film l’Empire des sens. La troupe De Warme Winkel préfère les sentiers qui bifurquent : elle a travaillé sur Mozart, la famille russe des Stroganoff ou encore les Indiens d’Amérique. Tanizaki, un peu trop longue pourtant vers la fin, fait hommage aux délices du théâtre et à la puissance du désir : l’un procédant de l’autre (et réciproquement). Quand on sort du théâtre, il est huit heures et il fait bon ; au milieu des fleurs de l’allée Marcel Proust, il flotte comme un parfum – un parfum à approfondir.

 

> Tanizaki de De Warme Winkel a été présenté les 2 et 3 mai à l’Espace Pierre Cardin-Théâtre de la Ville