<i>Transaction</i> de Mithkal Alzgair, Transaction de Mithkal Alzgair, © Didier Nadeau.

Sans sépulture

Aux Rencontres à l’échelle, Mithkal Alzghair, chorégraphe syrien réfugié en France, créait Transaction. Une oraison funèbre à ces corps laissés sans sépulture et en proie à l’instrumentalisation médiatique comme à la propagande politique. 

Par Claire Astier publié le 28 nov. 2017

Tournée vers le pourtour méditerranéen, l'équipe des Rencontres à l'échelle à Marseille, pratique depuis douze ans la géographie d'une production et d'une diffusion théâtrales dont les enjeux se sont déplacés : la professionnalisation d'une partie de la scène du Maghreb et du Moyen-Orient se construit en Europe en raison des conflits et situations d'oppression, de censure et de violences politiques subis par cette région. Réunir en un lieu physique des artistes provenant de pays tiers, pour certains réfugiés en Europe, se révèle parfois ardu et produit des situations étranges : l'impossibilité pour certains d'entrer en Europe pour participer à l'une des créations du festival tandis que la Commission Européenne cofinance une partie de ses programmes de coopération !

Ce cadre et ses contraintes fonctionnent comme le premier lieu du travail et de l'énonciation des idées et transforme aussi les formes de l'art. C'est ce qu'explique le chorégraphe Mithkal Alzghair qui s'est formé au sein d'e.x.e.r.c.e à Montpellier en septembre 2011, quelques mois après la révolution, prémices de la guerre en Syrie : « J'ai été obligé de rester ici. Ce n'était pas mon choix de finir mes études et de retourner en Syrie car j'avais envie d'aller partout et d'être libre. Mais c'est encore une autre situation de ne plus pouvoir retourner là-bas et d'avoir des nouveaux papiers : tu es maintenant réfugié et donc malgré toi tu te retrouves inclus dans cette situation politique. Et peut-être que tout ça a influencé mon travail. »

Sa dernière pièce Transaction est née des premières images de la guerre dans les médias : l'urgence de la situation a imposé aux populations civiles de s'abstenir de toute ritualisation funèbre pour leurs morts, qui ainsi exposés sont devenus objets médiatiques et outils de propagande. « Cette exposition a transformé les corps en morceaux de viande. Et en même temps il y avait une nécessité aussi de montrer des images pour que le monde vienne et fasse quelque chose » commente le chorégraphe. De quelle manière ces corps pouvaient-ils être transposés sur scène et comment les évoquer ? Comment faire de la danse dans cette situation ? Transaction est l'espace de l'oraison funèbre, un temps à ce point dilaté qu'il fait perdre toute notion de durée ou de rythme dramaturgique. Les quatre interprètes sont liés par couple à un système de filins et de poulies raccordés dans les cintres, ce qui les engage dans des relations de dépendance liées au poids et contrepoids de leurs corps. En jouant sur les corps « morts » et ceux qui liés à eux les maintiennent en suspension, Mithkal Alzghair sculpte la posture du corps démembré, passif, rendu à sa nature même. Les danseurs apparaissent en flottaison, détourés et extraits d'un régime des images qui les a étourdis et noyés ou peut-être en vol dans le champ d'une explosion sans fin.

Noma Omran, l'une des quatre interprètes qui est aussi chanteuse lyrique, a composé une partition vocale à partir d'une traduction arabe de l'Apocalypse de Jean. Son chant est soutenu par les incursions et chœurs des ses trois complices. Du souffle au son, la complainte repose sur les gémissements des corps : peur, souffrance, angoisse désespoir mais aussi jouissance et délivrance se succèdent et participent des signes structurants de la pièce. Allégorie des liens que nous avons avec les présences toujours actives de ceux qui nous ont quittés, la mort s'étend et devient un espace transitoire et vaste, composée des équilibres et des dépendances entre les vivants et leurs défunts (lesquels maintiennent les autres en vie ?). Mithkal Alzghair continue d’entremêler dans l'épaisseur des gestes, différentes strates, un procédé que soutenait aussi avec brio Déplacements, sa précédente création. L'évocation narrative s'hybride d'un propos sur la danse, sa géographie et ses exercices, ce qui remet le corps dans ses problématiques nodales : se construire avec et face à.

Néanmoins il semble que Transaction soit prise dans des contradictions qui font obstacles à la justesse de la pièce. Le manque de maîtrise de jeu et des techniques de voltige est problématique (mais il est peut-être lié à la jeunesse de la création), car les mouvements en vol si minimaux soient-ils ne supportent justement pas l'approximation. Enfin la tentative de mettre en espace la suspension du temps et de chercher ses moments d'équilibre s'accommode mal d'un format enjoint par la durée moyenne d'une pièce de théâtre. Composée de séquences de gestes et déplacements formant de boucles qui se répètent et évoluent, Transaction saurait mieux se frotter à un espace ouvert aux déambulations du public, à l'immersion, sans début, ni fin. C'est d'ailleurs l'ambition de Mithkal Alzghair qui reconnaît que la couleur de la pièce commence seulement à se trouver et qu'il faudra encore du travail pour parvenir à la maîtrise complète : « Je pense que ça c'est bien aussi quand tu vois l'objet lorsqu'il peut se développer. Parce qu'après la perfection, il y a la mort .»

 

> Transaction de Mithkal Akzghair a été créé les 23 et 24 novembre aux Rencontres à l’échelle, Bancs publics, Marseille