© Attilio Marasco
Critiques Théâtre

Révolution blues

L'édition 2017 des Francophonies se clôt sur deux tableaux sombres de l'après-révolution tunisienne. Violence(s) et Peur(s) de Jalila Baccar et Fadhel Jaïbi, premiers volets d'une trilogie, ont plongé le public limousin dans les abîmes troublés des lendemains qui déchantent.

Par Natacha Margotteau

 

Figures incontournables du théâtre tunisien contemporain, Jalila Baccar (64 ans) et Fadhel Jaïbi (71 ans), font mentir ceux qui attribueraient un peu vite le monopole de la révolte à la seule jeunesse. Opposants historiques à l’ex-président Ben Ali – leur pièce Amnesia relatant la chute d'un dictateur avait été présentée neuf mois seulement avant la révolution – le duo se complète et se prolonge dans un même combat : dire au théâtre les réalités les plus dures qui agitent la société tunisienne.

 

Dissection de la violence

Le premier volet de la trilogie, joué déjà depuis deux ans, fait monter sur scène ces Violence(s) éruptives qui tailladent la société tunisienne dans ses liens publics et intimes après la chute du dictateur : viols, meurtres et autres agressions se multiplient à l'envi. L'espace est tronqué par deux pans de murs noirs colossaux, faisant front à quelques mètres de la ligne du plateau. Seule une étroite fente les sépare en leur milieu, ouverte sur l'obscurité, en perspective de laquelle une avant-scène fait saillie. Le long des murs, de simples bancs sombres sont disposés, tout comme sur cette avant-scène de part et d'autre d'une petite table.

Récits et manifestations de violences se succèdent : on crie, on s'effondre, on se frappe, on tremble, on pleure, on questionne. Acculé par le décor massif et le jeu tranché du clair-obscur, le public est pris à témoin : pourquoi passe-t-on à l'acte ? Alors qu'« un homme, ça s'empêche » (la citation de Camus en ritournelle), comment en vient-on à « laisser surgir la bête immonde » ? Cette femme qui écrase le crâne de son mari, ces élèves qui défenestrent leur professeur, cet homme qui égorge son amant dans sa baignoire... D'un côté, les coupables dans l'incapacité de justifier leur geste confondent les réalités, grignotées par l'oubli. De l'autre, les interrogatoires échouent à élucider le mystère du passage à l'acte.

 

Éternel retour du même

Dernière création, Peur(s) était présentée au théâtre de l'Union en avant-première internationale. La pièce représente le deuxième temps d’un questionnement sur une période post-révolutionnaire, que Fadhel Jaïbi définit comme un moment de « transit entre le pire et le meilleur ou entre le pire et le pire ». Sorte de conte tourmenté,  Peur(s) relate les errements d’une troupe de scouts dans un hôpital en ruines menacés par une folle tempête de sable qui semble ne jamais vouloir finir. Les répliques résonnent en écho d'une société tunisienne en errance : « Au cœur d'une zone de turbulences mystérieuses / les temps sont imprévisibles / les repères se brouillent entre départ et arrivée ».

Cette fois la scène s’étire sur un vaste carré ceint de murs, toujours sombres et colossaux, dont seuls les angles et les hauteurs laissent entrevoir une échappée possible. A qui faire confiance pour guider la troupe hors de la  tempête quand toute entreprise de libération se solde par la perte de l'un des leurs ou par un retour à la case départ. Confronté à l'éternel retour du même, le groupe est aux prises avec ses violences rampantes : les vétérans accrochés au pouvoir usent de la force pour rester chefs, humiliant les femmes et les jeunes les plus hardis qui tentent de s'émanciper. Les uns comme les autres dépensent une énergie irraisonnée, en vain. Folie et désespoir au milieu desquels une scoute, que l'on apprend anthropologue, incarne cette volonté persévérante de compréhension et note ses observations sur un cahier. Des plongées dans le noir entrecoupent et rythment ces scènes. Des successions d'obscurités qui s'installent de respirations en étouffement alors que le public est enveloppé par les fumées du plateau.

 

Leçon d’anatomie

Dans ce théâtre de mots, quelques vérités semblent s'esquisser dans de beaux moments de silence et dans la densité des corps qui se meuvent. Dans Violence(s), les mouvements lestés et puissants de Jalila Baccar, regard et bouche implacables, la folie électrique de Fatma Ben Saïdane qui, dans les deux pièces, lacère les conventions. Tout comme les états de corps fébriles, délicats et désarticulés de Mouïn Moumni et Aymen Mejri. Et c'est bien là toute la force de ces créations qui dévoilent une résistance mâtinée de colère, réunissant sur le plateau plusieurs générations.

Le théâtre de Fadhel Jaïbi et Jalila Baccar opère sur le mode de la dissection, nous faisant pénétrer dans les entrailles de l'être humain. Comme dans la Leçon d'anatomie de Rembrandt, la représentation des regards est d'une importance majeure. Ceux que les personnages se portent entre eux, ceux qu'ils lancent dans la salle, ceux qui tentent de percer l'obscur et ceux que le public en vient à poser sur les réalités éventrées d'une révolution qui se meure. Quant à savoir les suites de l'opération, les deux metteurs en scène déclarent ne pas avoir encore entrepris l'écriture troisième volet. L'auscultation de la société post-révolutionnaire continue, merci de patienter dans la salle d'attente.

Violence(s) et Peur(s) ont eu lieux les 29 et 30 septembre au Francophonies en Limousin, à Limoges.

Peur(s), sortie nationale en Tunisie, du 6 au 8 octobre 2017 au 4e Art, à Tunis.