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<i>Moeder</i> de Peeping Tom Moeder de Peeping Tom © p. Herman Sorgeloos
Critiques Théâtre

Rêve latent

Créé fin septembre en Allemagne, Moeder fait osciller les spectateurs entre rêve et folie. Après une exploration de l’espace domestique avec le triptyque Le jardin, Le salon et Le sous-sol (2002-2007), Gabriela Carrizo et Franck Chartier ont entamé avec Vader (2014) une trilogie sur la thématique de la famille. Critique de son deuxième volet.

Par Milena Forest publié le 15 nov. 2016

 

Espace mouvant

Dans Vader, les personnages erraient dans l’espace sans équivoque d’une maison de retraite. A l’intérieur des murs, les pensionnaires vieillissants entraînaient les spectateurs dans les méandres d’une douce et joyeuse démence. Sur le plateau de Moeder, malgré son apparent naturalisme, l’espace lui-même échappe à l’entendement et il induit sans cesse le questionnement. Les murs sont hauts et lisses, quelques toiles hétéroclites sont accrochées ici ou là, une machine à café déglinguée clignote. Percé, le mur du fond laisse paraître les parois de verre d’une cabine de régie, dans laquelle se déroule la cérémonie funéraire qui ouvre le spectacle. Funérarium ? Studio d’enregistrement ? Musée ? Ces lieux sont tour à tour convoqués dans nos esprits cartésiens qui tentent coûte que coûte de découvrir la logique. Mais de logique il n’y a pas. Ou plutôt, elle appartient à Gabriela Carrizo qui, aidée de Franck Chartier à la dramaturgie, a librement tissé les images de ce spectacle à partir du souvenir de la mort de sa mère. Les deux artistes travaillent en binôme depuis plus de 15 ans et alors que Franck Chartier signait Vader, c’est Gabriela Carrizo met en scène Moeder, chacun devenant le « regard extérieur » de l’autre au gré des projets.

 

Dépôt de sensations

Le contenu manifeste du spectacle tient dans la description de ce musée poussiéreux et des présences qui l’habitent, jour et nuit. Nous pourrions par exemple tenter d’expliquer comment ce lieu vu en rêve est rempli d’eau sans l’être. Se risquer à décrire l’insolite cérémonie provoquée par la mort d’une machine à café. Ou encore essayer de dépeindre l’étrangeté de la danse d’une accoucheuse aux gants ensanglantés et aux bras anormalement longs. Résolument ancré dans le réel et pourtant absolument hors du réel. Voilà la grâce des spectacles de Gabriela Carrizo et Franck Chartier. La dramaturgie de Moeder agit par glissement de sens. A peine nous familarisons-nous avec la situation que tout dérape : une action étrange ou un détail déconcertant font surface. Ce qui importe ici, c’est les sensations qui se déposent, promettant de nous accompagner un petit moment hors de la salle, décalant imperceptiblement notre regard sur le réel.

 

> Moeder, jusqu’au 17 novembre au KVS, Bruxelles ; le 12 décembre au Monaco dance forum ; le 17 et 18 janvier à la Maison de la culture, Bourges ; du 26 au 28 janvier à la MAC, Créteil ; du 1er au 3 février au Maillon, Strasbourg ; du 5 au 7 avril au TNBA, Bordeaux ; le 21 et 22 avril à l’Onde, Vélizy ; le 25 et 26 avril au Grand R, La Roche-sur-Yon ; le 3 et 4 mai au Théâtre de Caen ; du 17 au 20 mai au TNT, Toulouse ; le 30 mai et le 1er juin à la Rose des vents, Villeneuve d’Ascq...

> Vader sera en tournée au Japon du 27 février au 18 mars ; du 5 au 7 juin, à La luna, Maubeuge