<i>Frères sorcières</i> de Joris Mathieu, Frères sorcières de Joris Mathieu, © Nicolas Boudier.
Critiques Théâtre

Résister au sommeil

Joris Mathieu

Dans le cadre du focus post-exotique organisé par le TNG-Vaise (Lyon), la compagnie Haut et Court monte pour la troisième fois un texte d’Antoine Volodine : Frères sorcières. Le metteur en scène Joris Mathieu nous plonge dans un autre temps, celui des rêves, et nous invite à une autre qualité d’écoute.

Par Gabriel Perez publié le 30 janv. 2018

Le texte de Frères sorcières est un cadeau d’Antoine Volodine à la compagnie Haut et Court en la personne de Joris Mathieu : une phrase de 80 pages qui tisse un récit onirique et transgressif dans lequel le metteur en scène a sélectionné la matière textuelle de son spectacle. Ce monologue est porté à la scène par quatre acteurs représentant chacun une facette de l’identité du narrateur. Car, à l’image de la littérature post-exotique qui regroupe un collectif d’hétéronymes dont le chef de file est Antoine Volodine – un seul homme qui se diffracte en plusieurs identités – les personnages de la fiction ne sont pas astreints à un corps, ni même à une identité sexuelle. C’est un peu comme si l’Orlando de Virginia Woolf se retrouvait dans un univers parallèle et qu’en plus de sa transformation d’homme à femme au cours de sa vie, il/elle pouvait voyager dans l’espace infini, un espace trouble d’une noirceur exquise, dans une échelle de temps qui se compte en millénaires. Ce personnage diffracté est conscient de ses possibilités de voyager d’un corps à l’autre et peut s’en amuser. Il/elle peut retourner au néant, à la noirceur, pour passer dans un nouveau corps. Ainsi les limites sont abolies par la fantaisie de l’écriture.

Grâce au Théâtre Optique – de haute technicité – mis en place par la Compagnie Haut et Court, le texte de Volodine est augmenté d’images saisissantes. Le spectacle s’ouvre par exemple sur l’apparition d’une image qui semble se déplier, comme sortie d’un vieux téléviseur au ralenti, passant de l’anamorphose à la stabilisation.

 

L’image hypnotique : politique de la résistance 

Une fois cette image installée, la lenteur s’installe. Une lenteur qui va travailler les voix. La manière de raconter est proche d’une logorrhée hallucinée qui trouve sa propre ponctuation à l’intérieur de cette immense phrase.

Cette lenteur sculpte aussi les corps. Ils se déplacent, tantôt de manière saccadée, tantôt fluide, entre mécanique et ligne serpentine. Ce qui vient agréablement abolir le réalisme omniprésent sur nos scènes. Nous sommes face à un monde tout à fait autre, dans une temporalité étrangère au quotidien.

Cette temporalité singulière, vient nous perturber, habitués que nous sommes à la vitesse. Dans ce théâtre du temps qui s’écoule, il est aisé de se laisser aller au sommeil, harassés que nous sommes. Il faut donc, comme dans Artefact, la précédente création de la compagnie, ne pas se laisser happer par les images, renforcer notre capacité de détachement, tenter dans le noir de toujours faire deux avec ce charmant paysage. Le geste de mise en scène, tout comme celui de l’écriture sont par là profondément politiques. On pourrait murmurer ici la phrase de Jacques Rancière : « Et tant pis pour les gens fatigués », avec tendresse pour ceux qui s’endorment. Tout n’est pas à comprendre dans cette œuvre de toute façon, comme le dit le metteur en scène.

Loin de nous appeler à la résistance, comme d’autres théâtres politiques auraient pu le faire, Frères sorcières vient éprouver notre capacité de résistance en nous plongeant dans une immersion totale et en nous proposant une autre écoute. Une écoute qui peut tricoter autour du sens, qui peut être simplement un temps retrouvé de la rêverie qui échappe à la frénésie communicationnelle. Peut-être est-ce là un des rôles du théâtre aujourd’hui : nous offrir un autre temps, nous installer dans une autre écoute.

 

 

> Frères sorcières d’Antoine Volodine, mise en scène de Joris Mathieu a été présenté du 10 au 20 janvier au TNG-Vaise ; du 13 au 15 février au Lieu unique

> Moi, les mammouths de Manuela Draeger, hétéronyme d’Antoine Volodine, mise en scène de Joris Mathieu, du 17 janvier au 7 février au TNG-Vaise