<i>Grand Finale</i> d'Hofesh Shechter, Grand Finale d'Hofesh Shechter, © Rahi Rezvani.

Résister au Karma ?

À l’occasion de la première mondiale de Grand Finale d’Hofesh Shechter, dix danseurs et six musiciens déploient une partition au cordeau dans un combat entre la vie et la mort. L’illustration d’une aventure humaine prise au piège d’un cycle infernal.  

Par Audrey Chazelle publié le 21 juin 2017

 

 

Né à Jérusalem, Hofesh Shechter a rejoint la célèbre Batsheva Dance Company avant de développer sa propre compagnie, aujourd’hui résidente à Londres, au Brighton Dôme. C’est loin du chaos ambiant de la capitale, dans un petit village central d’Italie, à Polverigi, que le maestro a convié sa troupe pour la création de son Grand Finale. Ses interprètes, aux origines et parcours différents, absorbent intégralement l’exigeante écriture du chorégraphe, pour transmettre un geste aussi intuitif que technique, nourrit à la fois d’inspirations traditionnelles, classiques et contemporaines.

Chacun d’entre eux engage toutes ses forces au service de l’œuvre collective sans pour autant gommer ses élans individuels. Également machinistes du spectacle, ils déplacent des pans de murs sur roulettes ensemble ou séparément, construisant les espaces à investir, tantôt cloisonnés, tantôt ouverts. Les musiciens partiellement cachés derrière ces constructions comme des stèles funéraires, surviennent autour des danseurs, intervenant ponctuellement comme pour insuffler un peu de douceur et de tranquillité au trouble central.

Chez Shechter, le mouvement du corps embrasse l’espace tout entier, comme on embrasse le monde : les poignets tournés vers l’intérieur et les doigts écartés. La vitalité et la puissance des déplacements collectifs sur sons électro alternent avec la délicatesse des duos de corps en contact. La danse devient célébration de la vie. Comme un rituel, elle réintroduit du mouvement dans les corps inertes, du son dans les bouches ouvertes.

 

Éternel retour

L’alternance de lumière obscure et de lumière solaire habille l’alliance de gravité et de légèreté jusqu’à l’apogée du spectacle, lorsque danseurs et musiciens se rejoignent en un même point, le temps d’un instant. Les impulsions des corps et des instruments, sous influence des sons des Balkans, teintées de joie et de mélancolie, irradient la Grande Halle d’un appel à célébrer, et à danser avec eux. Mais arrivés aux deux tiers de la pièce, le rideau tombe derrière une des victimes du chaos, abandonnée là, et qui porte sur elle une ardoise sur laquelle le mot « entracte » est inscrit. Quelques minutes plus tard, en regagnant leurs sièges, les spectateurs pourront constater que l’homme-pantin est toujours là et que la pancarte indique désormais le mot « karma ».

Quand le rideau s’ouvre à nouveau, les danseurs se remettent en mouvement comme un seul homme. Les rangs du groupe se sont resserrés en même temps que les espaces se sont cloisonnés. Reprenant le cycle des évènements de la première partie, les ardeurs individuelles osent désormais jaillir à l’intérieur du mouvement de groupe. Alors que les danseurs étaient pris en étau entre deux murs dressés dans un tableau de la première partie, ils évoluent maintenant de part et d’autre de ceux-ci. Le propos lui-même se repense ici. Comme si l’espace ne saurait pas tant se définir par les murs qui le limitent que par les actions des présences qui l’agissent. Enfermé dans une histoire collective comme une fatalité, à laquelle la notion de karma fait allusion, comment les corps résistent individuellement à l’agissement commun ?  C’est le questionnement que ce Grand Finale exalté et exaltant soulève comme une obsession.

 

> Grand Finale d’Hofesh Shechter a été présenté du 14 au 24 juin par le Théâtre de la Ville et la Grande Halle de la Villette