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<i>Je t'aime</i> de Joao Costa Espinho Je t'aime de Joao Costa Espinho © D.R.
Critiques spectacle vivant

(ré)création

Le festival Petites formes D-cousues divulguait du 1er au 5 juin son nouveau cru d’artistes au Point éphémère, à Paris. Accueillis en résidence durant l’année ou sélectionnés pour l’occasion par David Dibilio, des compagnies de tout bord confrontaient leurs travaux au regard du public. Pleins feux sur une vitalité artistique populaire où s’entremêlent actions mécaniques, instrumentales, organiques, imaginaires et intimes.

 

Par Audrey Chazelle publié le 11 juin 2016

Le festival, à l’image du Point éphémère, croise les disciplines et défait les coutures pour laisser se mélanger les poésies phoniques, les ébats amoureux comme le saucisson halal et le pur porc français. Ici, on boit des coups, on discute, on mange, on performe, on écoute de la musique, et on peut même faire tout ça en même temps. Durant les Petits formes D-cousues, les compagnies partagent leur travail en cours d’élaboration et tâtent la dimension prospective du spectacle en relation avec le public. Au bout de ce long couloir du 2e étage, dans ce studio de danse comme un espace secret (sacré ?), on se rend attentif à d’autres voix que celles qui se font entendre dans la rue au même moment. Trois rangées de banc en face du plateau, et quelques sièges de cinéma sur un côté pour que les spectateurs puissent s’asseoir. Les participants, un peu abandonnés à eux-mêmes dans ce désir d’échange, ont pris soin d’inviter systématiquement à la fin de chaque performance, les spectateurs à les rejoindre au bar du rez-de-chaussée. Mais avec la famille et les copains venus les soutenir, les critiques qui auraient pu être échangées se sont faites éclipser par les félicitations, somme toutes bien méritées, après un parcours pour chacun loin des sentiers tout tracés.

 

Charme méditerranéen

En ce début d’après-midi, Joao Costa Espinho accueille la poignée d’intéressés présents avec son Je t’aime. Une œuvre chorégraphique qu’il a conçue avec sa bien-aimée dont il s’est récemment séparé, et qu’il danse aujourd’hui avec une autre. Plus tout à fait dans le même état d’esprit désormais nous confie-t-il dans son introduction, c’est avec son « cœur brisé » qu’il traverse cette version. L’homme et la femme en chemise colorée et short prennent le temps d’installer leurs présences dans l’espace. Puis, le regard vers l’intérieur, ils commencent par expulser leurs premiers mouvements depuis le centre, depuis le ventre, au son des cloches et du vent, battant des ailes comme des oiseaux égarés. Je t’aime ouvre le temps et l’espace de l’écoute à travers la rencontre entre ces deux tourtereaux. Joao à l’entrée des spectateurs concluait sa courte présentation du travail par un « vivez l’expérience avec nous ! » Et c’est ce que nous faisons sans aucun effort. Les deux interprètes embrassent des influences culturelles multiples dans leurs propositions dansées et nous font traverser les paysages qui entourent cette relation. Du mouvement buto au mouvement techno, accompagnés des sons extérieurs, naturels ou conçus pour l’occasion, les sujets communiquent leur altérité et leur animalité. Ce sera une des propositions les plus longues de ce festival (60 min) mais aussi des plus abouties.

Plus tard, ce qui aurait pu être la continuité de ce voyage volatile, avec ce titre annonciateur Un code d’oiseaux de la compagnie Bagacera, nous a finalement ramené à terre. Les sifflets de l’homme et de la femme n’ont pas permis de décoller du sol sur lequel les corps raides et mal-assurés se sont roulées et déroulés. Une présentation d’étape de travail restée au stade de l’échauffement. 

 

Supernova – superstar

1h30 plus tard, on retrouve la verticalité des corps et la puissance du mouvement dansé avec la compagnie Blandine. Une écriture chorégraphique qui incorpore la composition musicale de Terry Riley, maître contemporain de la musique minimaliste répétitive. Les quatre interprètes de Supernova construisent une partition chorégraphique géo-métrisée au pas. Trois danseurs se soudent pour ne former qu’une seule entité mouvante qui répète sans faille la même phrase, dans une recherche spatiale multidirectionnelle. En rupture avec la vitesse du groupe, un corps-constellation gravite et se déplace lui lentement autour. Une première étape de travail où les danseurs engagent un travail physique intense et une importante concentration difficile à tenir sur la longueur. Une concordance du mouvement musical et chorégraphique impressionnante.

 

Rock et viscères

Le lendemain, un trio de toute autre nature, du collectif Dikie Istorii ouvre les festivités de l’après-midi avec une performance très rock’n’roll. Un couple de danseurs et un guitariste se lancent à l’assaut des vibrations contemporaines du genre. L’énergie des corps est décapante, puissante, précise. Emmené par une fougue existentielle, le duo enchaîne les courses, chutes, portés, en combinant force et sensualité. Ces deux jeunes performeurs offrent une Ascension électrique qui touche à l’euphorie dans une danse de couple endiablée, impeccablement exécutée. La danse est passionnelle, charnelle, fulgurante, et risquée. Quant à la performance du guitariste, quelques réglages sont encore nécessaires pour connecter le son à l’intensité de la proposition chorégraphique sans en perdre la justesse.

 

Photo : Tom Grand Roussel. 

 

Amour et solitude

Après les turbulences corporelles de l’amour à deux, place à l’après-séparation dans Une émotion de Fernando Cabral qui décortique la rupture. C’est depuis le fond de son gosier, depuis les verbiages de ses tripes, que le danseur et chorégraphe brésilien fait remonter les manifestations de son état intérieur. Son appréhension de la parole et du mouvement conjugue la brutalité du silence aux balbutiements du corps. L’agitation de ses turpitudes internes se vocalise, se corporalise, avant de se communiquer directement à son auditoire. Il conte l’histoire de son intimité, à la manière d’un conférencier qui revient sur l’instant où son regard sur « Elle » a changé et où la communication s’est rompue. Sa relation de couple, comme cela semble être le cas pour la plupart des performeurs du week-end, est devenu un territoire à obsessions, qu’il n’a, lui comme les autres, pas fini d’explorer.  

Au Point Ephémère, les propositions artistiques ont donné à voir un patchwork de la création alternative, portée à bout de bras par une jeune génération qui a des choses à dire, des mondes à imaginer et très peu de moyens pour y parvenir. Au total 18 projets autofinancés par les compagnies ont animé la bâtisse parisienne, entre autres apéros, ateliers et jeux. Se pose alors la question de la vie de ces projets après leur passage au festival : construits dans les contraintes d’une économie précaire, leur mise en lumière n’est-elle pas, elle aussi, éphémère ?

Petites formes D-cousues a lieu du 1er au 5 juin au Point éphémère.