<i>Faits et gestes</i> de Noé Soulier, Faits et gestes de Noé Soulier, © Chiara Valle Vallomini.

Rattrapé par le genre

Noé Soulier

Noé Soulier met en œuvre un pur principe gestuel. Or les corps scéniques, toujours déjà en état de performativité autofictionnelle, s'expriment au-delà de ses intentions. 

Par Gérard Mayen publié le 24 nov. 2016

Comme à son habitude, le chorégraphe Noé Soulier accompagne sa brillante dernière création d'un luxe de réflexions sophistiquées. Faits et gestes est un quatuor. Il en est l'un des co-interprètes. On se permettra d'en synthétiser l'enjeu de manière succincte. Il y a des gestes. Il y a des faits. La notion de « gestes » inclurait des dimensions intentionnelles, expressives, voire artistiques. La notion de « faits » se resserrerait sur l'effectivité plus objective du déroulement du mouvement, perçu sans but.

La chorégraphie de Faits et gestes prend le parti de cultiver ce distinguo. Ses interprètes se sont préparés en développant des gestes : par exemple des lancers, des projections, des pressions, des retenues, des renvois, etc. Mais dans la pièce sur le plateau, le spectateur voit des faits : soit le déroulement d'un mouvement le plus évident et le plus strictement ramené à son effectivité, sans que son tracé, sa dynamique, sa tonicité débordent sur des significations d'intention, d'expression, qui en fonderaient le sens et/ou en indiqueraient un but.

L'écriture de pareille danse est donc extrêmement vive, haletante, par mouvements secs, tranchés, abrasifs. Ces mouvements sont des faits. Ils apparaissent avec soudaineté, se développent volontiers avec brièveté, se suspendent, voire s'arrêtent, en laissant la sensation de n'être pas encore parvenus à leur terme. Mais cette retenue, plutôt que suggérer une frustration, leur confère un surcroît de condensation et de netteté. Ces mouvements, furieusement clairs, pourraient s'arrêter à tout instant.

Ils sont le fait de chacun des danseurs, souvent investi en solo, mais toujours observé avec grande attention par ses partenaires. Ces lignes de regard contribuent à électriser une composition qui laisse une large part d'improvisation dans les distributions en duos, trios, quatuors, les entrées et sorties dans et de la danse, l'ordre entre phrases, les combinatoires. Sur scène, comme dans la salle, Faits et gestes est une pièce du qui-vive, savante.

Pour autant, une fois son principe assimilé, et quelque soit l'éclat interprétatif de ses danseurs, l'impact spectaculaire de Faits et gestes peut donner parfois la sensation de tourner comme une machine, fût-elle magnifique. Et c'est ainsi qu'on peut finir par y voir autre chose que ce que son intention était de montrer. Alors on a pu voir dans Faits et gestes comment tout corps consciemment engagé en scène, fût-il voué à travailler un principe gestuel rigoureux, est toujours déjà en situation de performativité autofictionnelle. Ce corps signifie de lui-même, au-delà, ou ailleurs, des intentions du chorégraphe.

Peu à peu, il nous est apparu à quel point la danse des trois garçons interprètes de Faits et gestes cultivait la frappe lourde et franche, le fort investissement tonique, l'éclat audacieux, une forme de rage spectaculaire. Cela tandis que la fille interprète, qui n'est pourtant autre que la considérable Anna Massoni, était souvent renvoyée à des gestes bien plus proximaux, retenus, délicats et minutieux, dans une extension bien moindre. Notre témoignage sera ici simplement honnête, en rapportant que notre regard finit par être totalement envahi par cette production du genre, surexposée sans qu'apparemment jamais le geste artistique ait pensé en faire question.

Cela n'est d'ailleurs pas une obligation. Ce geste œuvrait ailleurs. Pour autant, les faits ne sont pas neutres. On ne peut plus penser ces choses comme au temps de Cunningham.

 

                                                                                            

Faits et gestes de Noé Soulier a été présenté du 16 au 19 novembre au CND, Pantin.