<i>Ratcharge</i> Ratcharge © p. D. R.

Ratcharge - fanzine punk

Alexandre Simon est un trentenaire qui trimballe sa carcasse dans les squats et les concerts punks depuis son adolescence. Pendant plus de 10 ans, il a édité par ses soins son fanzine, Ratcharge, aujourd’hui « anthologisé » par les Éditions des mondes à faire sous le titre Entre un Néant et un Autre. Rencontre.

Par Nox publié le 9 août 2017

 

Après une descente au fond du ravin, ce fanzine a été la principale obsession de l’auteur, passant de l’expérience au récit sans démordre du fait que l’exercice est périlleux. En plus des dizaines de numéros qu’il sortait à un rythme effréné, on le retrouvait dans plusieurs projets, musicaux, sans utilité ou tout simplement l’expression d’une certaine idée du DIY.

Toute une génération de nerds fascinés par les photocopies en noir et blanc sont resté.e.s bouches bées devant ses récits. La force de son écriture est constituée d’une simplicité narrative qui projette le lecteur là où Alex se débattait. Le profil de l’auteur n’a pas changé. Officiant à Lyon au sein du label, Cool Marriage Records et du fanzine Psycho Disco, il fait du bénévolat pour des ateliers d’écriture et contribue à sa façon dans les colonnes de Maximum Rock’n’roll, références en matière de presse DIY punk-rock depuis les années 1970.

 

Entre un Néant et un Autre, publié chez les Éditions des mondes à faire, compile plus de 30 numéros d’un fanzine qui s’appelait Ratcharge. Tu peux nous raconter son histoire ?

« L’abeille qui s’affaire n’a pas de temps pour le chagrin ». Ce n’est pas moi qui le dis, c’est William Blake, mais ça résume bien l’histoire de Ratcharge – une longue tentative d’annihiler le mal-être en s’activant le plus possible, avec le minimum de soucis pour les conséquences. Quand j’ai commencé ce fanzine j’étais un jeune punk de 24 ans, je sortais d’hôpital psychiatrique et j’avais réchappé de peu à une TS, et tout ce que je voulais c’était tracer ma route et enfin apprécier un peu la vie. Durant les dix années suivantes Ratcharge est devenu ma principale activité, à la fois ma bouée de sauvetage et la corde à mon cou – j’ai publié ce fanzine dans sept villes, trois pays et deux continents différents ; j’en ai écoulé quelque chose comme dix-mille exemplaires, et tout ce que ça m’a apporté c’est l’incompréhension de la majorité, le respect d’une minorité, et l’envie d’écrire toujours plus.

 

Pourquoi est-ce que tu as choisi de faire cette compilation, Entre un Néant et un Autre, à ce moment là ?

« En 2014 j’ai arrêté Ratcharge parce que j’avais besoin de travailler des textes plus longs – il fallait que je débloque du temps libre, et puis je commençais à sentir que Ratcharge s’embourbait dans une formule. Et dès le début ça avait été la condition : rester en mouvement/ ne jamais stagner. Pour moi Ratcharge était bien mort, sans regrets ni funérailles, mais deux ans plus tard les Éditions des mondes à faire m’ont approché et j’ai compris que ma créature n’avait pas dit son dernier mot… À moins qu’elle n’ait juste réclamé un enterrement digne de ce nom. Ce qui est sûr, c’est qu’il fallait que le zine meure pour que j’accepte de l’exposer. Parce que de son vivant, je mettais un point d’honneur à tout faire moi-même et à garder mes distances avec le « monde officiel ». Je me souviens d’une fois où j’ai menacé un journaliste qui avait osé me chroniquer dans un magazine grand-public. Avec le recul me semble aussi drôle que symptomatique de mon besoin de contrôle.

 

En quoi les années Ratcharge ont-elles influencées ton écriture ?

« Partager le quotidien de travailleuses du sexe, d’ados vagabonds, de junkies autonomes et de disciples de Lester Bangs… Sniffer du speed dans des camionnettes inconnues, passer des frontières à pied, affronter des hordes de kangourous, dormir dans des WC publics, écrire sous antipsychotiques/caféine/alcool… Prendre des champis dans les locaux de Maximum Rock’n’roll, s’entasser dans des vans pour jouer 27 concerts en un mois, travailler d’arrache-pied sans rien attendre en retour… Les années Ratcharge c’est ça, soit un sacré matériau dont il faudrait plus d’une vie pour venir à bout. Durant ces années j’ai aussi appris l’autodiscipline alors je dirais que l’influence sur mon écriture a été fondamentale.

 

En quoi consistait ton processus de mise au travail ? Comment as-tu fait le pont entre le sérieux de l’exercice et les moments de ta vie où tu te débattais dans les néants du punk ?

« Il n’y a pas eu de « pont », le punk fait toujours partie de ma vie. C’est juste qu’au début c’était mon moteur pour écrire, puis avec le temps c’est devenu une excuse. Je suis de nature obsessionnelle et à force d’écrire tous les jours, à force de me relire et de me corriger, c’est devenu ma drogue, ma façon d’appréhender le monde et d’y trouver du sens. L’ironie est que plus j’écris sur le chaos, moins je le vis, mais c’est très bien comme ça – j’ai 35 ans, et si je veux rester suffisamment lucide pour écrire encore longtemps, je ne peux plus me permettre autant d’excès que par le passé.

Tu distribues toujours des fanzines, avec ton label Cool Marriage Records. Dont Sleeves, d’Ivan Brun qui est quasiment un livre artistique. Qu’est-ce qu’il faut penser de la relation art-fanzine ?

« Cool Marriage c’est notre label avec mon pote Vincent, on édite des cassettes et des fanzines avec le moins de contraintes possible, et parfois on distribue des choses comme ce bouquin d’Ivan Brun, qui est un auteur de BD issu du milieu punk. Je ne sais pas quoi te dire de plus sur la relation entre art et fanzine…

Quand j’étais plus jeune je détestais les gens qui se disaient « artistes », mais maintenant j’essaye juste de comprendre ce que représente l’art pour l’humanité, et plus j’y pense plus ça me fait me sentir minuscule… Franchement, les artistes auto-proclamés sonnent souvent comme des coquilles vides, mais j’en dirais autant des réfractaires au mot « art ».

Qu’il s’agisse d’art institutionnel ou marginal, grand-public ou underground, de fanzine ou pas, mon côté cynique a souvent tendance à y voir un cirque fait de copinage, de tentatives d’accumuler du capital social quand ce n’est pas financier. Mais l’idéaliste qui est en moi a besoin de croire : Si quelqu’un sérigraphie six feuilles en noir sur fond noir et appelle ça un fanzine, c’est un peu louche, soit, mais j’essayerai d’accorder à l’auteur le bénéfice du doute. Pourquoi ? Parce que je suis conscient de la difficulté à communiquer, et donc à assumer, quoi que ce soit de tangible pour autrui. Parce que je ne peux pas deviner les intentions de cette personne, et surtout parce que j’ai bien peur que le cynisme soit un cancer de l’âme. Si mon point de vue peut sembler « relativiste », c’est peut-être parce qu’il oscille entre cynisme et idéalisme.

 

Comment ça s’est passé avec les Éditions des mondes à faire ?

« Quand l’imprimeur nous a annoncé que les livres étaient prêts, avec l’un de mes éditeurs on a pris une camionnette pour aller les chercher dans un bled paumé. Sur le retour on a bu quelques canettes pour célébrer ça… Jusqu’à ce que notre véhicule émette un bruit suspect, décélère et se retrouve coincé en bord d’autoroute. On a réfléchi – si on appelait un dépanneur, on allait le payer cher, vu que la panne sèche sur l’autoroute est considérée comme une infraction – puis on s’est décidés à saisir un baril vide à l’arrière du van et à courir le long de la quatre-voies jusqu’à la prochaine station. Les voitures nous frôlaient, on a cru qu’on allait y passer (l’espérance de vie d’un piéton sur l’autoroute est de 15 ; on en a passé 30) mais on s’est bien marrés. Au retour, avec notre baril d’essence et un paquet de chips à la main, on a même réussi à semer l’Escadron départemental de sécurité routière. Voilà le genre de relations qu’on entretient : on imagine mal Houellebecq en dire autant de Mr Gallimard.

 

Cette première publication en annonce-t-elle une autre ?  Du genre punk-rock et récit en provenance des bas-fonds, comme à l’époque, ou alors rien à voir ?

« Prochainement je compte rééditer d’autres nouvelles sous une forme encore indéfinie – certains textes assez longs publiés vers la fin de Ratcharge, une paire d’inédits, et d’autres déjà édités à droite à gauche. Certains sont très punks (notamment l’histoire d’un Jack Russel nommé Henry Rollins), d’autres pas du tout.

Il y a encore six mois je t’aurais dit que j’espérais bientôt publier un roman, mais d’une je ne suis pas satisfait des manuscrits que j’ai terminés, et de deux, aujourd’hui je ne suis plus sûr de rien – je réponds à cette interview depuis une pièce sombre, ici on y voit que dalle et puis de toute manière, comme disait Vaneigem, « l’avenir est pire que l’océan ; il ne contient rien ».

 

> Entre un néant et un autre, Ratcharge, Éditions des mondes à faire, 12 €