Francis Picabia, <i>Edtaonisl</i>, The Art Institute of Chicago. Gift of Mr. and Mrs. Armand Bartos, 1953, Francis Picabia, Edtaonisl, The Art Institute of Chicago. Gift of Mr. and Mrs. Armand Bartos, 1953, © 2016 ProLitteris, Zurich
Critiques arts visuels

Que viva Picabia

Francis PICABIA

Centenaire de Dada

Mécène et propagandiste de Dada, grand ami de Marcel Duchamp, Francis Picabia a laissé derrière lui une oeuvre pléthorique, diverse et pourtant traversée d'une profonde cohérence. Le Kunsthaus de Zürich, lui dédie une grande rétrospective et met à jour ses multiples « renaissances à soi» . 

Par Jean-Pierre Touati publié le 19 juil. 2016

Le mouvement Dada, centenaire alerte et vif, fut crée en février 1916 par un groupe d'artistes venant des quatre coins de l'Europe, exilés fuyant la guerre et ses atrocités, trouvant refuge en Suisse, « pays neutre ». C'est au cœur de la vieille ville de Zürich, au numéro 1 de la Spiegel Strasse, dans un café désaffecté, le Cabaret Voltaire, que le poète allemand Hugo Ball et sa compagne Emmy Hennings, Richard Huelsenbeck, Marcel Janco, Tristan Tzara et Sophie Taeuber, inventèrent Dada au cours d'une soirée de lectures et de performances provoquantes, happenings avant la lettre mêlant théâtre, danse et poésie sonore.

Il s'agissait pour eux avant tout d'abolir les frontières entre les arts, entre l'art et la vie, entre art et non art. Dada c'est avant tout une attitude faite d'humour et de dérision, un goût pour la provocation et l'expérimentation. « Ce que nous appelons Dada est une bouffonnerie issue du néant. » (Hugo Ball) Il y a bien un versant nihiliste chez Dada, cultivé par Tzara auquel s'opposait son ami Janco, roumain comme lui, peintre créateur des masques exposés lors des performances et créateur du « visuel » des tracts et manifestes Dada lors des soirées spectacles du Cabaret Voltaire.« ll y a un grand travail destructif, négatif à accomplir. Balayer, nettoyer. » (Tzara)

Le mouvement Dada (1916-1921) prend rapidement une dimension internationale (Berlin, Paris, New York) et continue de pratiquer l'expérimentation en art, sous toutes ses formes (poésie, peinture, photographie, danse), préfigure et influence les avant gardes du XXe  siècle (Surréalisme, art conceptuel, Beat Generation)... Francis Picabia (1879-1953) artiste franco cubain ami et mécène de Tzara rejoint rapidement le groupe.

 

Rétrospective 

Le Kunsthaus présente une rétrospective de 200 œuvres dont 130 tableaux de cet artiste dans le cadre des Festspiele Zurich et permet de porter un regard neuf sur son œuvre. Il s'agit d'une coproduction Kunshtaus (Zurich)  et  MOMA, (New York). L'exposition sera présentée à New York en novembre. Catherine Hug est la commissaire de l'exposition. Elle insiste sur le rôle essentiel joué par la famille maternelle de Picabia, les Davanne dans la formation du goût de l'artiste, aux dispositions précoces pour la peinture. Très tôt il peint, avec succès, dans le style impressionniste, qu’il abandonne rapidement et part en 1913 pour New York où il participe aux mythiques expositions de l'Armory Show en 1913 avec son ami Marcel Duchamp.

Il réalise à cette époque dite « orpho cubiste » en référence aux Delaunay qui manifestent un réel plaisir d'expérimenter qui constitue vraiment sa signature. Pour la première fois depuis 70 ans sont réunis et présentés ensemble deux grands formats peints après la visite en 1913 de l'Armory Show : Edtanosil (The Art institute of Chicago) et Udnie (Jeune fille américaine ; Danse) (MNAM, Paris).

 Udnie (Jeune fille américaine; danse), 1913, Centre Pompidou, Paris. Purchased by the State, 1948. © 2016 ProLitteris, Zürich.  

Parallèlement Picabia se fait l'ardent propagandiste et le mécène de Dada au travers d'une activité d'écriture débridée et polymorphe ; prose, poésies, tracts manifestes, revues (391 Barcelone1917-1924). Picabia et Duchamp, amis complices de toujours, orfèvres post mallarméens (« Ses purs ongles très haut dédiant leur onyx ») en art du langage (Jeux de mots, calembours et contrepèteries) dont ils manient toutes les ressources ; associant le principe de plaisir, la gratuité du jeu (d'échecs pour Duchamp), dans une démarche essentiellement conceptuelle.

Dans une frénésie créatrice Picabia participe au cours des années 1920 à l’écriture du scenario du film Entracte (réalisation René Clair, musique Erik Satie), dessine des costumes géométriques pour Relâche crée par les Ballets suédois de Rolf de Maré (musique Erik Satie).

Créations mécanomorphes, orphocubisme, abstraction d'après guerre, on est frappé par la diversité des techniques et des styles, mais aussi par sa profonde cohérence que souligne la présentation chronologique de l'exposition claire et aérée. Duchamp parlait à propos de son oeuvre de « rangées d'expériences kaléidoscopiques ». Œuvre nihiliste toute en provocations, Katherine Hug parle à juste titre d’une « dialectique entre nihilisme et  réinvention de soi même. » Picabia, insaisissable Protée pratiquait ad libitum ce que les stoïciens appelaient la palingénésie ; nouvelle naissance.

Francis Picabia; Jean Börlin et Edith von Bonsdorff à Relâche, 1925, Dansmuseet - Museum Rolf de Maré, Stockholm. © 2016 ProLitteris, Zurich. 

Oxymore flamboyant, Francis Picabia-(Davanne) cerné d'un cercle de feu qu'il a lui-même allumé n'aura de cesse de s'autoriser (de) la peinture, ce, au risque du kitsch ou d'un retour au néo classique. En ce sens il restera Dada dans l'esprit sa vie durant. Avoir un dada, n’est-ce pas selon Littré, « ne pas céder sur son désir. » Ce sont ces palingénésies successives, magistralement exposées, ces nouvelles naissances que le Kunsthaus de Zurich nous donne à voir, jusqu’au 25 septembre 2016. Son œuvre, comme l'écrit son  ami André Breton qui le considère comme un de ses inspirateurs, « un des deux ou trois représentants de l'esprit moderne » frémit, plus que jamais, des réflexes de l'avenir.

 

 

Rétrospective Francis Picabia, jusqu’au 25 septembre au Kunsthaus, Zürich.

 

Remerciements : Katherine Hug Kunsthaus, Zürich, Claire-Lise Rimaz, Julia Muller.