Joana Hadjithomas & Khalil Joreige, Cartes postales de guerre n°1 sur 18 Joana Hadjithomas & Khalil Joreige, Cartes postales de guerre n°1 sur 18 © Joana Hadjithomas & Khalil Joreige. Galerie In Situ — Fabienne Leclerc.
Critiques arts visuels cinéma

Paradis/perdu

Joana Hadjithomas et Khalil Joreige

Au jeu de Paume à Paris, Joana Hadjithomas et Khalil Joreige, photographes et cinéastes libanais, accompagnaient leur public au fil de leur exposition Se souvenir de la Lumière. Installations, travaux documentaires, photographies, vidéos et fictions : retour sur une visite guidée emprunte de « la présence d’une grande absence » sur laquelle plane le spectre des guerres civiles libanaises. 

Par Anthony Rossi publié le 5 juil. 2016

Mardi 28 juin au Jeu de Paume. Au premier étage, un groupe se constitue autour d’une voix masculine, celle de Khalil Joreige. La visite peut commencer : « Sur cette photo, Joana et moi voyons une mouette, et sur celle-ci le lapin play-boy. » C’est avec un sourire que l’artiste nous présente cette première œuvre, Bestiaire bien particulier où les réverbères tordus sous le choc des bombardements constituent une série d’animaux pour le moins saugrenus. Visions oniriques de la catastrophe, quête poétique, récits individuels et fictifs, le spectateur se promène à travers des œuvres de 1990 à aujourd’hui où les enjeux contemporains de la représentation sont interrogés dans une société où la « saturation des images » vient les vider de leur sens. Ici, on adopte une stratégie inverse : la raréfaction.

 

Fabrication de l’image

« Ce n’est pas la guerre que nous photographions, mais les conséquences que celle-ci porte sur l’image et le fil narratif. » Les deux artistes et cinéastes ne souhaitent pas reconstituer le passé. Pour eux, l’important est de le réactiver au présent, interroger les modalités de transmissions et d’évocations. Comment rendre visible un camp de détention dont aucune image n’existait ? Dans la série sur Khiam, le témoignage de six anciens détenus nous informe sur leur vie et leur fabrications d’objets, utilitaires comme artistiques, durant leur détention. « Ils n’étaient artistes qu’en prison, nous informe Khalil, il y avait une nécessité de produire. »

Joana Hadjithomas & Khalil Joreige, Se souvenir de la lumière, 2016. © Des artistes et de la Galerie In Situ — Fabienne Leclerc

 

Cette nécessité de raconter, et de passer par un détour poétique et artistique, se révèle tout aussi bien dans Les équivalences. Images chaotiques d’immeubles bombardés, le manque d’échelle entraîne une perte des repères spatio-temporelle : « Ici, ce que la bombe fait à l’immeuble, c’est ce que la photo lui fait. » Intervient dès lors une nouvelle modalité de l’image, celle-ci devient active. Cette puissance de fabrication se retrouve aussi dans les portraits des « Martyrs » dans Faces. Au Liban, des affiches d’hommes assassinés, morts au combat ou lors d’attentats, parcourent la ville en guise de travail de mémoire. Seulement, le temps dégrade ses visages dont on n’en devine plus que les contours et la photographie ne tient pas sa promesse. Les deux artistes saisissent avec leur appareil cette disparition, et, en collaboration avec un dessinateur, reconstituent certains traits de ces visages tombant dans l’oubli. Il y a soit apparition, soit disparition, mais la rémanence de l’image et son manque sont interrogés dans une démarche artistique où dialoguent la perte et la recherche de trace.

 

Physicalité de l’invisible

« Quelque chose de fantomatique vient nous hanter », lâche Joana Hadjithomas lors de la projection du film Images Rémanentes. Les Beyrouthins qui ont disparus, cette absence, « ce qui est là, mais qu’on ne voit pas », le passé s’extirpe de sa latence. L’oncle de Khalil Joreige a disparu en 1985 et de lui il ne reste aucune trace, sauf ce film dont le développement était voué à l’échec. Pourtant, les deux artistes en ont scanné chaque plan et de là apparait, dans un voile blanc fantomatique, la ville de Beyrouth. Ces images ressurgissent, une présence se révèle, l’invisible prend forme.

Dans le film ISMYRNE, Joana Hadjithomas et Etel Adnan, peintre et poétesse, se rencontrent, toutes deux originaires de Smyrne qu’elles n’ont jamais connu. De leurs échanges, les souvenirs et les récits de leurs parents s’entrecroisent et construisent une véritable mythologie autour de cette ville paradis-perdu : « Je n’ai pas vu Smyrne, mais ce n’est pas le vide non plus », dit Etna. Seulement constituée par leur imaginaire et les récits qu’ont leur a rapporté, cette ville était comme pétrifiée dans leurs souvenirs. Afin de rompre cela, Joana achète son billet et se rend sur ces lieux construits sur le chagrin de leurs parents. « Une fois là-bas, c’est comme si je déposais des valises », dit-elle. Le départ des migrants sur le port lui rappelle étrangement la fuite des habitants de la ville lors de son incendie en 1922. La ville a bougé témoigne-t-elle, l’histoire se réécrit avec de nouvelles données : le travail de Joana et Khalil se situe justement dans la confrontation du passé et du présent afin de penser ensemble l’avenir. 

 

Joana Hadjithomas et Khalil Joreige, Se souvenir de la lumière, jusqu’au 25 septembre au Jeu de Paume, Paris.