Charles and Ray Eames, <i>Movie Sets</i> (1971) et al. (1951 – 1971) Charles and Ray Eames, Movie Sets (1971) et al. (1951 – 1971) © Eames Office, LLC
Critiques arts visuels cinéma design

Poétique des standards

Avec l’exposition Popcorn, le Musée d’art moderne et contemporain de Saint-Etienne sonde les liens mystérieux qui unissent design et cinéma pour en extraire le substrat imaginaire de nos modernités. 

Par Thomas Ancona-Léger publié le 15 mars 2017

Effervescence dans la ville de Saint-Étienne à l’occasion de la 10e Biennale internationale du design placée, cette année, sous le signe des mutations du travail. Alors que dans les rues, les ouvriers finissent de fixer les panneaux signalétiques, au Musée d’art moderne et contemporain, on donne les derniers coups de pinceaux à l’exposition Popcorn, consacrée aux liens troubles qui unissent art, design et cinéma.

                                             

Design contre dasein

Le design aurait-il mauvaise presse ? Selon Alexandra Vidal, co-commissaire (avec Sébastien Delot), il souffrirait plutôt d’un malentendu fondamental. « Il faut arrêter de considérer le design comme forcement rattaché au capitalisme » plaide l’historienne. Si l’exposition n’ambitionne pas de mettre au jour un quelconque projet émancipatoire du design, elle rappelle cependant que cet art, souvent taxé de mineur, est né sous le signe de la suspicion.

« Le mot “design" se présente dans un contexte où il est lié à la ruse et à la perfidie. » Dans la première salle, cette phrase du philosophe polonais Vilèm Flusser fait face à un extrait du film Playtime de Jacques Tati ; un groupe de femmes refuse d’aller visiter le Louvre pour se rendre au salon des arts ménagers où elles vont admirer une singulière démonstration de balais lumineux… Hypnotique beauté de l’objet de consommation standardisé dont la réification nous ferait perdre notre présence au monde, le design jouerait-il contre le dasein ?

Comme pour contrebalancer ces aprioris, l’exposition s’amuse à faire dialoguer le design avec le cinéma, autre art suspecté, dès ses origines, de vouloir manipuler les masses. Sur un pan de mur, les 45 secondes de Sortie d’usine, un des premiers films des frères Lumière, tourne en boucle. On aurait pu y voir une énième preuve de la complicité entre cinématographe et industrie, mais c’est bien la fin d’une journée de travail qui est ici documentée. Alors que les portes de l’usine se referment, les ouvrières et ouvriers à chapeaux quittent le champ de la caméra, suggérant au passage une réalité extradiégétique peut-être plus ensoleillée que l’imaginaire sombre traditionnellement associé à l’ère industrielle.

 

Eisenstein in situ

Dès lors, l’exposition s’éloigne aussi du décor de l’usine. Dans une perspective ouvertement inspirée d’Eisenstein, le parcours procède par association d’idées, préférant la dialectique d’un montage d’attraction à la linéarité chronologique. Même si l’industrie n’est jamais bien loin - en témoigne la gigantesque pièce en plastique de Verner Panton, véritable tapis psychédélique à la gloire de l’industrie pétrochimique - ses liens avec le cinéma et le design se font moins explicites. Affranchies de leur matrice industrieuse, les deux disciplines se tournent autour, s’entrelacent et se télescopent sans que l’on sache qui de l’objet ou de l’image donne naissance à la poésie.

Dans un « cinéma de poche » est projeté un étrange remake d’À bout de souffle réalisé par Noam Toran. Assis sur une chaise, le designer américain a réuni sur un plateau les objets dont Belmondo se sert  – volant de voiture, téléphone, verre de vin – et rejoue le film en accéléré. Sublimé par un montage énervé et de gros plans vertigineux, les objets acquièrent une densité telle qu’ils relaient l’acteur au rang de second rôle, simple marionnette de ces pièces en bakélites auxquels l’air d’une époque a insufflé la vie.  

Un peu plus loin, c’est de l’obsession lunaire dont il est question. Sous le regard de la lune mi moqueuse mi inquiétante de Georges Méliès, des chaises au style futuriste tentent de défier l’apesanteur en se libérant de leur socle, bien avant le premier homme sur la lune. Dans un coin, une râpe à fromage façon spoutnik nous rappelle que le rêve du voyage spatial a traversé notre XXe siècle autant que nos cuisines. L’imaginaire science-fictionnel prend alors le relai sur l’utopie tayloriste pour raconter une autre modernité, celle pop et technicolor de la société de consommation.

 

Richard Prince, Untitled (Cowboy), 1980 – 1986, p. Bernard Renoux © Adagp, Paris 2017

 

Trépied et tabou

Sous la bannière du western, la dernière partie de l’exposition éclaire l’influence qu’a pu exercer ce genre sur la pratique des designers. Peut-être parce que le lien y est explicité clairement (le cinéma exerce son influence sur le design), ce chapitre déroge un peu au choix, jusqu’ici plutôt bien assumé, de favoriser la suggestion à l’explication. On y découvre tout de même l’amitié inattendue qu’entretenait le cinéaste Billy Wilder avec le couple de designers Charles et Ray Eames, en même temps que leur passion méconnue pour la photographie.

Pendant plus de 20 ans, les Eames ont écumé les plateaux de tournages pour réunir une somme astronomique de près de 70 000 clichés. Projecteur solitaire, trépied rutilant et chaise de réalisateur vide, l’œil des designers capte l’envers du décor qui n’est autre que le décor même de l’industrie cinématographique. De la succession anonyme de ces photographies dont le sujet est toujours l’objet, se dégage une sensation d’étrangeté vis-à-vis d’outils pourtant familiers.

 « On ne va pas regarder Billy Wilder tourner pour apprendre comment faire une image mais pour apprendre comment écrire un éditorial, comment dessiner une chaise, comment construire une architecture » explique Charles Eames. En d’autres termes, c’est au sein du processus fictionnel que se puise la matière première de notre réalité objective. En bon sorcier, le designer façonne les totems de notre modernité et c’est ce lien, quasi magique, que l’exposition Popcorn parvient à nous faire ressentir.

 

Popcorn, jusqu’au 17 septembre au MAMC, Saint-Étienne