<i>Démons</i> de Lorraine de Sagazan, Démons de Lorraine de Sagazan, © Pauline Le Goff.
Critiques Théâtre

Mind fucking

Lorraine de Sagazan

Insolente d’intelligence, la (très libre) adaptation de Démons de Lars Noren par Lorraine de Sagazan risque de vous retourner le cerveau. Choisissant de faire éprouver, plutôt que de représenter l’intimité violente d’un couple au bord du délitement, la metteure en scène nous entraîne dans une expérience scénique précieuse. 

Par Aïnhoa Jean-Calmettes publié le 14 juil. 2016

Une heure vingt plus tard, vous retrouverez la petite cour de la Manufacture légèrement assommé. À moins d’être terriblement sujet à la mauvaise foi, vous ne pourrez incriminer la chaleur avignonnaise. Vous aurez probablement un peu de mal à savoir quoi penser, perdu entre l’impression d’avoir été manipulé, la certitude d’avoir été séduit et la culpabilité de l’avoir été. Pas de panique, vous venez juste de subir ce que les anglais nomment joliment un « mind fucking ».

Revenons un peu en arrière. L’entrée en salle s’organise dans l’emballement de la « Danse des chevaliers » du Roméo et Juliette de Prokoviev. Même à ne pas choper la référence au vol, la musique parle une langue limpide : on comprend d’emblée qu’un rouleau compresseur de fatalité est en marche. Dans son trench-coat élégant, Antonin entre en scène pour retrouver sa femme, Lucrèce, faussement lascive dans sa robe de chambre entrouverte. Avec son petit bar rempli de bouteilles à moitié vide et son fauteuil imprimé léopard, la scénographie dresse un décor aussi spartiate qu’efficace. Intérieur bourgeois, donc, qui laisse présager ce qu’on imagine aller de paire : l’oisiveté et les limites avec lesquelles on joue pour ne pas pourrir d’ennui.

Antonin et Lucrèce ont très probablement été beaux et follement amoureux, mais quand on les rencontre, la déchéance est déjà bien entamée. Elle ressemble par moments à celle d’Ariane et Solal, perdus dans leur hôtel à la fin de Belle du Seigneur. Insultes, mots d’amour, vannes, preuves d’amour. « Que tu es belle, tu es si belle… non, je viens de dire laide en fait. » / « La prochaine fois que je te dis je t’aime, n’y crois pas. Ce sera sans doute pas vrai. Je le dirai seulement pour que tu fermes ta gueule. » Ils vont loin, trop loin ; c’est outrancier, extravaguant, mais ça sonne si terriblement juste !

Encore fallait-il avancer un pas de plus. Lorsque pour combler le vide de leur histoire qui tourne en boucle, le couple invite ses voisins, c’est vous, spectateur, qui entrez en scène. D’une invective au public à une autre, la tension monte d’un cran. Antonin, sûr de son monstrueux pouvoir de séduction, improvise avec brio. Il lance un commentaire, une question, rattrape au vol la réponse et réenchaîne, distribue verres de vodka et tacles contrôlés. Sa violence caustique n’épargne personne et culmine lorsqu’il jette son dévolu sur l’une des spectatrices, bientôt sacrifiée.

Photo : Jonas Jacquet. 

Les scènes sont presque insupportables mais soudain la tendresse affleure à nouveau et l’humour noir, permanent, nous pousse malgré nous à rire. Dans cet ascenseur émotionnel éreintant,  la conscience se scinde en deux. Il y a ce moi qui rit et cet autre qui se regarde rire, coupable. Face à la cruauté – indifféremment destinée au public ou au partenaire de jeu – aucun spectateur ne bouge, on continue à se gausser et à applaudir : la banalité du mal quitte le plateau pour se loger en nous.

Sans basculer dans le théâtre participatif (la partition n’est pas écrite d’avance), Démons pose avec aplomb le spectateur comme co-créateur du spectacle. Mais lorsqu’elle rend poreuse les frontières scène/salle, lorsqu’elle invite la réalité sur le plateau et inversement la fiction dans les gradins, Lorraine de Sagazan le fait sans aucune complaisance envers son public. Il ne s’agit pas de le faire entrer dans le jeu pour emporter une adhésion qui serait encore plus pleine et entière ; ni de lier acteurs et spectateurs dans une merveilleuse communion théâtrale. Bien au contraire. Il s’agit de lui donner la possibilité d’être « contre » ou du moins divisé intérieurement.« Cher public, je te maltraite et tu ne fais rien ? » Un appel au réveil salutaire.

 

Démons de Lars Norén, mise en scène Lorraine de Sagazan, du 7 au 24 juillet à la Manufacture, Avignon.