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<i>Rêves et motifs </i>de la compagnie Les rémouleurs Rêves et motifs de la compagnie Les rémouleurs © p. Ania Winkler
Critiques spectacle vivant

Mathématicien anarchiste

Avec Rêves et motifs, la compagnie Les rémouleurs transpose en poésie la parole d’Alexandre Grothendieck, mathématicien insoumis à l'ordre établi des savoirs.

Par Gérard Mayen & Nox publié le 6 févr. 2017

Le spectateur de Rêves et motifs choisit sa place sur de modestes gradins, agencés tout autour de la scène. Cela engendre une diversité de points de vue et ouvre un espace subjectif. Entre théâtre populaire et onirisme envoûtant, la pièce est une plongée dans les pensées d'Alexandre Grothendieck – « Le plus grand mathématicien du XXe siècle », comme l'avait salué Le Monde, au moment de sa disparition en 2014. Et pourtant, il a été de ceux qui ne suivent pas la marche et refusent une vision de la science faussement objective et positiviste.

D'ailleurs, peut-être le plus insoumis aussi : Les premiers mots de Rêves et motifs font entendre sa lettre à l'académie royale des Sciences de Suède, pour refuser le prix que celle-ci vient de lui décerner. Et d'expliquer que son salaire d'universitaire lui suffit largement pour vivre. Plus insolemment, « la seule épreuve décisive pour la fécondité d'idées ou d'une vision nouvelle est celle du temps. La fécondité se reconnaît à la progéniture, non par les honneurs. » Il fraye loin des certitudes installées et se réjouit que ses propres « contributions à la mathématique n'aient servi à quoi que ce soit », échappant ainsi à la récupération par la police ou l'armée. Grothendieck est un anarchiste.

En faisant entendre les écrits qu'il a laissés, Rêves et motifs met en lumière des problèmes déontologiques de la science. À l'heure de l'avènement de la raison scientifique, les problématiques qu'aborde Grothendieck constituent une critique radicale. C'est à leur questionnement que s'attèlent les deux comédiennes Florence Boutet et Anne Bitran. Ce transfert de la parole du mathématicien, ce dédoublement entre elles, instaurent une distance d'écoute qui offre au sens et aux sens un espace de résonance affranchie. Le texte n'a rien de théâtral. Or Rêves et motifs est un poème scénique.

Narration ponctuée, invectives saillantes, regards au public. Les deux comédiennes œuvrent en interactions avec la scénographie très inventive d’Olivier Vallet : boîtes à images, bocaux remplis de liquide, voiles télescopiques, feuilles de kraft dépliés en motifs géométriques ou chiffonnés en mascottes humanoïdes. Tout cela éveille l'enfant qui jamais n'aurait dû s'éteindre, et qui continue de palpiter dans un esprit en recherche. Au cœur, un miroir liquide : C'est par les jeux de lumières et la déformation de ce miroir que l'on entre définitivement au cœur d'une rêverie. Sur cette membrane réversible, aussi aigüe que fragile, on pense déceler une vibration physique de la métaphysique mathématique. « Malheur à un monde où le rêve est méprisé » s'exclamait le savant.

La traversée est tout autant musicale, à la rencontre des suites de Bach pour violoncelles n°4 et n°5 qu'Eric-Maria Couturier ou Raphaël Ginzburg interprètent en live. On pourrait craindre quelque chose de convenu dans le choix de ce compositeur, archétypique de l'écriture musicale savante et mathématique. On a préféré s'étonner du paradoxe qui nous fait ressentir comme parfaitement aimable une musique dont on serait pourtant bien en peine d'élucider l'épais mystère de structures exigeantes. Pourquoi, alors, le mystère des mathématiques devrait-il prendre un aspect répulsif ?

Un rapport s'alarmait, récemment, du piètre niveau des élèves de l'Hexagone en mathématiques. Alors que cette science œuvre au comble de l'imagination, elle est souvent exposée comme une rébarbative machine à bêtifier. Avec Rêves et motifs, la compagnie des Rémouleurs sait faire entendre la pensée du mathématicien, qui n'a rien de théâtrale, en l'expansant dans un univers de matérialités poétiques, sans que jamais n'entre en conflit le souci d'entendre le texte d'une part, au détriment de l'émerveillement visuel et sonore d'autre part.

L'esthétique de cette pièce approche celle du steampunk. La fluctuation générale fait basculer dans un laisser-aller, ballotant à travers les arrivées musicales, les performances scéniques et une narrations précise (quoiqu’affectée d'une théâtralité un rien datée). Sortir de la salle réclame un temps de réadaptation à la réalité. L'onirisme est acteur de la pensée, l'imaginaire de la pièce accroche, difficile de remettre les pieds sur terre. Or rien des sujets abordés ne suggère une naïveté. Il y a rêverie, mais d'un point de vue critique. Preuve que la réalité ne se résume pas à ce que l'on puise dans les faits. Il y a bien une valeur à apporter à nos divagations.

 

> Rêves et motifs de la compagnie Les rémouleurs, du 20 au 24 février à L’estive, Foix ; les 11 et 12 mai au Théâtre des poussières, Aubervilliers ; le 23 mai à l’espace Renaudie, Aubervilliers (Biennale internationale des arts de la marionnette) ; le 11 janvier 2018 au Carré, Château-Gontier