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<i>Danse des cerveaux</i> d'Oskar Schlemmer Danse des cerveaux d'Oskar Schlemmer © D.R.
Critiques arts visuels

L'homme qui danse

Oskar SCHLEMMER

Le Centre Pompidou-Metz consacre une rétrospective monographique à l’artiste et chorégraphe Oskar Schlemmer, membre éminent du Bauhaus et notamment concepteur des grandes fêtes de cette école avant-gardiste.

 

Par Nicolas Villodre publié le 31 oct. 2016

Commençons par la fin. En point d’orgue à la monstration Oskar Schlemmer, l’homme qui danse – exposition cosignée Emma Lavigne et C. Raman Schlemmer - dans un boudoir-bibliothèque éclairé à giorno, meublé d’une table basse et de la fameuse chaise Wassily de Breuer, figurent les livres ayant inspiré l’artiste. Notamment : le poème « Merz » de Schwitters, Anna Blume, un ouvrage sur le théâtre de Vsevolod Meyerhold, un catalogue de son ami Kirchner, le Bauhausbücher n°4 (qu’il coordonna et qui traitait de l’art de la scène), l’essai de John Leopold Schikowski, Geschichte des Tanzes (1926), deux numéros des Archives internationales de la Danse. Enfin, le programme du concours de l’AID de 1932 qui consacra La Table verte de Kurt Jooss et récompensa d’une médaille d’argent la pièce Les contrastes de Rosalia Chladek et d’une de bronze le Ballet triadique de Schlemmer...

En exorde, au rez-de-chaussée du merveilleux musée Pompidou-Metz (1), pour peu que vous leviez les yeux, face à la billetterie, vous salue la triple figuration humaine en fil de fer, Drahtfigur Homo mit Rückenfigur auf der Hand (1931). Au deuxième étage, en un prélude-vestibule, vous accueillent la grosse tête de L’Abstrait, personnage esquissé par Schlemmer dès 1916 ainsi que le signet à visage humain du Bauhaus,  logo officiel, stylisé ce qu’il faut, de cette école d’art d’exception qui réunit en un même lieu (ou plutôt en trois, successivement : à Weimar, Dessau puis Berlin) quantité de talents, toutes disciplines confondues – architecture, peinture, typographie, photographie, théâtre, danse, etc. Une structure souvent imitée (par le MIT, le Black Mountain College, Berkeley, Vincennes, Central Saint Martins, Saint-Charles, Le Fresnoy...), jamais égalée.

 

Obsession de la figure humaine

Les commissaires ont souhaité laisser ouvert l’immense parallélépipède tout en longueur de l’espace voué à la monographie d’Oskar Schlemmer. Peintre, théoricien, pédagogue, scénographe, danseur et chorégraphe allemand il fut hanté par la figure humaine et sa représentation bidimensionnelle en ligne claire et couleurs franches mais aussi au moyen de costumes-sculptures surréalisants, eux-mêmes inspirés par les tableaux métaphysiques de De Chirico (Le vaticinateur, 1915), les paysans et bonhommes aux couleurs pures de Malévitch (Le faucheur, 1912), les jouets en bois franconiens polychromes, les marionnettes de Kleist comme celles du petit théâtre de Kaschberle, les automates chers à E.T.A. Hoffmann. Les petits formats (esquisses, dessins, gouaches, diagrammes conceptuels destinés à ses cours, affichettes, le Tanz Figurinen Skizzenbuch ou livre des figures de danse) sont accrochés aux deux parois de l’interminable corridor, classés chronologiquement mais également thématiquement : la figure dans l’espace, le Ballet triadique (selon nous, le clou de l’exposition), pédagogie et théorie au Bauhaus, les danses du Bauhaus, les fêtes du Bauhaus, de l’espace pictural à l’espace scénique. On chemine de l’obscurité à la lumière et inversement.

L’une des deux parois extrêmes reproduit en diorama Figur und Raumlineatur (1924), qui fait office de cyclo théâtral puissamment éclairé, situant l’homme dans l’espace au moyen d’une silhouette en contrejour, de plusieurs plans enchâssés et d’un réseau de lignes noires mises en perspective, dans la tradition de Léonard et de Dürer. En face, dans la pénombre, on a niché d’étranges et inquiétants masques sans regard qui semblent scruter le spectateur. Les photos de (l’alors étudiant) Lux Feininger, élève d’Albers, de Klee et de Kandinsky, montrent la variété et l’ingéniosité des danses schlemmeriennes qui étaient représentées lors de ses cours sur la petite scène de Dessau La Stäbetanz (1929) ou danse des bâtons et la Danse de l’espace (1927) en sont les plus connues. Sur le mur d’en face sont accrochés des dessins quasiment techniques, des a-plats de couleur et des maquettes de costumes et de décors pour des opéras et des spectacles musicaux comme Mörder-Hoffnung der Frauen/Assassin-Espoir des femmes (1919) de Paul Hindemith d’après la pièce éponyme d’Oskar Kokochka ou Noces (1929) de Stravinsky.

Art cinétique 

Sur un cat walk pour défilé de mode mettant en abyme le parallélépipède du grand théâtre ouvert, paradent 14 mannequins (sur les 18 imaginés par Schlemmer, les quatre autres n’ayant pu obtenir leur autorisation de sortie du musée de Stuttgart où ils sont définitivement cloîtrés), infiniment plus vivants que nos top models contemporains ! La lumière et la scénographie sont en effet un modèle du genre et on passe sans heurt de l’expressionnisme à l’abstraction, de la rigueur à la fantaisie la plus débridée, d’Apollon (l’architecture) à Dionysos (la fête). Outre le Ballet triadique rendu tangible par deux vidéos un peu floues (un film de 1926 en noir et blanc inutilement ralenti par un vain effet esthétique et une reconstitution japonaise plus récente en couleur NTSC) et une boucle musicale minimale composée par Charlemagne Palestine, trônent en bonne place les sculptures en verre et en métal de Schlemmer ainsi que la très spectaculaire Reifenvorhang (1926), une danse des cerceaux détournée dans les années soixante en œuvre d’art cinétique.

 

Le ballet triadique. Photo : D.R. 

 

Grâce à cette rétrospective qui fait suite à la manifestation Paris-Berlin (1978) qui nous avait révélé le génie d’Oskar Schlemmer, à celle du musée Cantini de Marseille (1999), à Electric Body (2002-2003) et Danser sa vie (2011-2012) qui portaient déjà la touche d’Emma Lavigne, on s’aperçoit que, très tôt, dès 1912, l’artiste souabe s’intéresse à la danse qu’il pratique lui-même. On en trouve trace dans ses dessins de pantomimes et de danseuses modernes exécutés avant ladite Grande guerre, dans son goût pour le carnaval, probablement transmis par un père d’origine rhénane, par sa générosité, sa communicativité, son humour qu’il partageait avec ses élèves à Dessau et le rendaient populaire.

 

1. Designé par Shigeru Ban et ses associés Philip Gumuchdjian et Jean de Gastines.

 

Oskar Schlemmer, l’homme qui danse, jusqu’au 19 janvier au Centre Pompidou-Metz.