<i>D'indicibles violences</i> de Claude Brumachon D'indicibles violences de Claude Brumachon © Laurent Philippe.
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Les météores de la lune

Claude Brumachon

Claude Brumachon, chorégraphe rouennais d’origine, a présenté le samedi 28 novembre en son fief, le CCN de Nantes, une ode singulière à la part sauvage de l’humain et à la nature.

Par Alice Bourgeois publié le 3 déc. 2015

Imaginons qu’à la suite d’un accident providentiel, un météore lunaire soit tombé sur la ville de Nantes. Seuls huit danseurs auraient survécu, non pas en tenue d’Ève mais presque, pour témoigner de l’incroyable métamorphose opérée sur l’humain. En place de mains, ces danseurs auraient des serres, des pattes plutôt que des jambes, une fourrure, un plumage, plutôt que de la peau. Sous une lumière de plomb, ils s’efforceraient d’étreindre l’invisible, par exemple le soleil, retrouver une patrie perdue. Puis ils entreraient dans la danse. Et c’est un monde d’imagination qui s’éveille.

L’art de Claude Brumacon pénètre les eaux dormantes, les vibrations archaïques qu’une balade dans les causses de Lozère –  point de départ de cette œuvre – ou un pèlerinage dans la beauté de l’Art – peuvent révéler. La quasi nudité des danseurs permet d’observer leur plastique admirable, toute de muscles et de santé ; ils se plient à l’exercice avec abnégation et fureur. Vous y découvrirez les tentatives « régressives » de l’humain, celles de se faire héron, flamant rose, léopard, chat, mais aussi les élans héroïques et la part divine qui s’y cache.

Ce langage ne ressemble à aucun autre, se dit-on, si ce n’est par son chaos, son épure, sa crudité à celui de Pina Bausch dans sa version du Sacre du printemps. Chaque posture – si inouïe qu’elle se révèle, justement, indicible – puise dans une histoire millénaire et constituerait une belle photographie à part entière : l’errance des corps dans le bonheur d’exister, mais sans sourire, gracieux sans grâce, silencieux et pleins. Ils sont recroquevillés comme des fœtus ou des chrysalides, parfois éclatants comme des papillons. Des corps-à-corps mi-guerriers, mi-amoureux se succèdent, semblables à des à-pics rocheux se fracassant l’un sur l’autre. La danse est hypnotique, empoignante. La sueur tombe à grosses gouttes sur la scène, les veines saillent.

Ces évocations profondes seraient impossibles sans la musique de Christophe Zurfluh, contrastée et envoûtante qui réussit l’étonnant tour de force de présenter mille et une variations sur une « condition » humaine étrange, sans jamais ennuyer. Composée de percussions, de captations des bruits de la nature, elle s’avère violente et sèche, mais aussi douce et nostalgique

Il s’agit presque de la centième pièce de Claude Brumachon, qui a commencé la danse à 17 ans après des cours du soir de dessin aux Beaux-Arts. Aussitôt, son professeur le repère et l’enjoint à chorégraphier. Il n’a pas cessé depuis. Ce Rouennais d’origine dirige depuis 1992 le CCN de Nantes, avec la collaboration du danseur Benjamin Lamarche, Tous deux quitteront le théâtre, situé dans le quartier de Viarme à Nantes, en janvier prochain. Une représentation de Folie, une des pièces les plus populaires, clôturera cette période de leur vie, laquelle continuera sous les auspices de la troupe bien-nommée « Sous la peau ».

D’Indicibles violences, qui a des faux airs du film Melancholia de Lars Von Trier, sera peut-être suivi d’un autre dialogue cinématographique à partir de Winter Sleep, de Nuri Bilge Ceylan, dont les paysages désertiques et les grottes troglodytes ont fasciné Claude Brumachon.

 

D’indicibles violences de Claude Brumachon a été présenté le 28 novembre dans le cadre du festival Transcendanse au CCN de Nantes.