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Manuel Knapp Manuel Knapp © Arnaud Maudru / Monoquini
Critiques festival Performance arts visuels

L'armée des ondes

« Sound & the City – Interférences », conçu à Bordeaux par l'association Monoquini, vient de conclure un cycle de performances et expositions invitant à réfléchir de manière à la fois dissidente et ludique à l'emprise des technologies sur nos vi(ll)es... et à se les réapproprier.

Par David Sanson publié le 10 juil. 2017

Imperceptibles, les ondes électromagnétiques induites par la prolifération des moyens de communication sans fil sont omniprésentes ; et nous en sommes les agents actifs, pour ne pas dire les usagers compulsifs, autant que les cobayes « grandeur nature », puisqu'il est encore trop tôt pour mesurer les conséquences physiologiques et écologiques d'une exposition prolongée à leur champ... C'est à partir de ce constat, et prenant prétexte du dixième anniversaire des éditions Art Kill Art – coïncidant avec les 15 ans d'activisme de sa propre structure –, que Bertrand Grimault, directeur artistique de l'association bordelaise Monoquini, a imaginé « Sound & the City – Interférences ». Sous-titrée : « une exploration sonore de la ville invisible », cette programmation a réuni, à travers un ensemble de lieux amis esquissant en eux-mêmes une certaine géographie du Bordeaux underground (la galerie Rezdechaussée, la galerie des Etables, la Fabrique Pola, le Café Pompier...), des propositions artistiques reposant sur « la captation, la restitution, la manipulation, la visualisation de ces phénomènes électromagnétiques qui nous environnent et nous traversent littéralement ».

 

Cet événement s'inscrit dans le prolongement des recherches que Bertrand Grimault mène depuis plusieurs années autour des nouvelles technologies et de leur application dans le champ artistique, en particulier dans la continuité de Disnovation, un projet initié en 2012 avec l'artiste Nicolas Maigret : un work in progress qui, dit-il, « pose un regard critique sur les idéologies qui sous-tendent les discours de célébration du ¨progrès¨ technologique. Si certains artistes semblent en proie à une fascination pour la technologie, nous offrons une vision plus dissidente en nous intéressant à des démarches qui relèvent tour à tour de la critique, de l'irrévérence, de la réappropriation ou du détournement, aspects forcément présents dans la programmation de Sound & the City. » Du Mexicain Mario de Vega au Britannique Martin Howse, en passant par la Canadienne Erin Sexton, cette programmation cherchait avant tout à « témoigner d'approches où la perception auditive est véhicule de fictions et créatrice d'images autant que révélatrice d'un réel largement insoupçonné car imperceptible. La rumeur et les ondes, manipulées et traitées par les artistes sollicités, étaient susceptibles d'élaborer une architecture mentale se superposant aux espaces familiers. »

 

Aki Onda, Spaces studies. p. Arnaud Maudru / Monoquini.

Déjouant, détournant, subvertissant ce que l'on appelle les « nouvelles technologies », les artistes invités, évoluant à la croisée des arts plastiques, du son et de l'image, ont proposé une fascinante dérive psycho-acoustico-géographique, permettant une autre perception de l'espace urbain et des forces invisibles qui y sont à l'œuvre. À l'image de l'Autrichien Manuel Knapp (né en 1978), passé maître dans le réemploi de logiciels d'architectures, qu'il reprogramme pour en tirer des films d'animation silencieux et qui pourtant paraissent puissamment sonores, à la fois abstraits et brutalement concrets par leur façon de reformater et redécouper l'espace, de brouiller les repères spatiaux comme on brouillerait un signal radio. Il était fascinant de revoir le même espace investi, dix jours plus tard, par le Japonais Aki Onda, auquel est revenu la tâche de conclure Sound & the City avec un nouveau volet de ses Spaces Studies – « études d'espace » qui sont autant de tentatives d'épuisement acoustique d'un lieu, au moyen d'un instrumentarium dont l’aspect rudimentaire (pédales d'effet, magnétophone à cassette, caisson de basse, et une multitude d'accessoires) n'empêche pas de générer, trois heures durant, une intense variété de textures, tirant parti de toutes les potentialités d'un espace devenu lui-même instrument...

 

Christina Kubisch, Electrical Walks. p. Arnaud Maudru / Monoquini

Les Electrical Walks (« promenades électromagnétiques ») que développe depuis 2003 l'Allemande Christina Kubisch (née en 1948), pionnière de l'art sonore, frappent également par le contraste entre la simplicité du dispositif technique et l'extraordinaire richesse du résultat artistique. Le visiteur était invité à coiffer un casque équipé de bobines intégrées réagissant aux ondes électromagnétiques, et à déambuler à travers le centre-ville de Bordeaux, où elles sont omniprésentes, afin de composer avec elles, in situ, sa propre partition. Systèmes d'éclairage, panneaux d'affichages au néon, portillons antivol des magasins, distributeurs automatiques des banques, téléphones portables, automobiles et autres tramways composent alors, à l'attention d'un unique auditeur perdu dans un monde sonore que les mouvements de son propre corps modèlent et modulent, une symphonie urbaine qui n'a rien à envier aux explorations numériques de Pan Sonic ou Alva Noto. Avec ses Electrical Walks, Christina Kubisch a inventé le drone dont vous êtes le héros.

 

Sound & the City a offert à Bordeaux une programmation d'une ambition peu commune ; et à ceux qui ont eu la chance d'y prendre part, l'impression rare, fugitive mais tenace, de reprendre, par la grâce de l'art, la main sur leur futur.

 

 

> SOUND & THE CITY — INTERFÉRENCES a eu lieu du 19 mai au 2 juillet à Bordeaux