Neil Beloufa, <i>Bar - Schengen</i>, 2016 Neil Beloufa, Bar - Schengen, 2016 © Fondation d'entreprise Ricard
Critiques arts visuels

Junk world

Avec une ironie tout aussi grinçante que glaçante, Neil Beloufa révèle le négatif des sociétés postindustrielles, débarrassé du vernis linguistiquement correct. Sa première monographie française ouvre un univers autonome, à la manière d’un décor de cinéma déserté. 

Par Orianne Hidalgo-Laurier publié le 27 juil. 2017

Les stratégies de communication multiplient les miracles : le géant pétrolier Total, actuellement accusé par Greenpeace de massacrer le récif de l’Amazone, passe pour un mécène philanthrope des espaces naturels sur un continent dont il vampirise les ressources. Les grandes enseignes de distribution donnent dans le « commerce équitable » alors qu’elles s’appuient sur la production de masse et la concurrence entre producteurs. Vinci, le n°2 mondial du BTP, et GDF Suez, pionnier dans l’extraction du gaz de schiste, soutiennent les « énergies renouvelables »... La palme du cynisme dans la catégorie politique revient à Donald Trump qui déclare financer le mur sur la frontière entre le Mexique et les États-Unis en le recouvrant de panneaux solaires, et aux gouvernements de François Hollande et de Theresa May qui promettent un mur anti-migrant entièrement végétalisé à Calais.

Sacré « développement durable » ! Neil Beloufa, qui ne semble pas décidé à prendre des vessies pour des lanternes, s’attaque à ce terme très en vogue pour sa première monographie en France. L’artiste franco-algérien préfère au sens de la formule celui de la mise en scène (et en mobilier) pour examiner une langue qui, non seulement transforme la réalité qu’elle prétend définir, mais englobe même son exact opposé – George Orwell avait inventé un mot pour ça : « novlangue ».

 

Home violent home 

L’exposition se déplie en plusieurs espaces de vie. À l’entrée, un coin home cinema. Sur la vidéo qui défile (La domination du monde, 2012), des acteurs amateurs revêtent le costume de responsables politiques représentant les intérêts de leur pays respectifs. Réunis autour d’une table, chacun justifie une invasion militaire par un argumentaire rudimentaire – un Donald Trump ne s’en encombre même pas pour larguer la « mère de toutes les bombes » en Afghanistan. L’Europe doit sauver les sociétés d’assurances de la faillite ? Faisons la guerre à l’Afrique. L’Amérique du Nord doit faire face à des problèmes d’insalubrité ? Faisons la guerre à l’Amérique du Sud. Le meurtre se légalise à l’abri des stores, dans un bureau propret et fonctionnel, entre une plante verte rachitique et une carafe d’eau.

Neil Beloufa, Développement durable, vue de l’exposition au Mrac, Sérignan. p. Aurélien Mole

Une fois repu, le spectateur se retourne vers le coin sommeil. Un tube à peine plus étroit qu’une chambre dans un hôtel capsule tokyoïte et plus aéré qu’un cercueil. Son allure de vaisseau spatial – image des fantasmes de conquête et de progrès humain – cloué au sol a quelque chose de pathétique. Derrière, le coin bar accueille le visiteur dans toutes les langues. Le faux passeport scotché au zinc, glané sur un site internet non-référencé, et l’aspect bricolé de l’éclairage et de la décoration laissent croire à un lieu clandestin. Pourtant, des caméras de surveillance ficelées sous le bar ratissent le périmètre jusqu’au coin ludique. Là, trône une vidéo dans laquelle des enfants jouent au Monopoly version Ukraine, un pays en guerre et en plein processus de décommunisation, où le passage de l’économie planifiée à l’économie de marché compte son lot de corruption et d’oligarques. Les jeunes joueurs s’arrachent tout sourire les rues de Kiev ou de Yalta, ville symbole annexée par la Russie en 2014 et minée par la spéculation immobilière. Ils négocient très naturellement le prix de la place de l’Indépendance (Maïdan) en fonction des enseignes et des hôtels de luxe qui s’y sont greffés ; fêtent leurs acquisitions à coup de Champomy et d’hymne national. L’industrie du divertissement assure le développement durable de l’idéologie capitaliste sur tout type de sol et chez tout type d’individu dès l’âge de huit ans.

 

Dark chapel

La « transparence » de Neil Beloufa ne rime pas avec un design immaculé et lumineux, serti de technologies nanoscopiques. L’espace d’exposition transformé en open space est confiné dans une esthétique cinématographique sombre à la croisée de Blade Runner, Brazil et Delicatessen. La lumière, artificielle et vacillante, provient de panneaux composés de déchets – emballages de pack de bières Heineken, de yaourts de la marque U bio, cartons Samsung – pétrifiés dans du plexiglas et rétro éclairés via des prises enfoncées en leur centre. Leurs motifs prolifèrent à partir de graffitis contestataires, dorénavant simple ornements de vitrail dans cette cathédrale de l’ordre néolibéral jonchée de cierges sculptés en forme de mégots de cigarettes. Un réseau de veines électriques, reliées à l’arrière-train de petits chiens de compagnie en figurine faisant office de multiprise, courre sur le sol et les murs pour connecter les œuvres entre elles, lesquelles servent aussi de banquettes et de bornes de recharges pour mobile.

Neil Beloufa, Développement durable, vue de l’exposition au Mrac, Sérignan. p. Aurélien Mole

L’artiste de 32 ans applique le credo de Renzo Piano, l’architecte du Centre Pompidou pour qui « dans une construction, tout doit être montré, rien ne doit être caché », en y faisant résonner les Compressions et Expansions de César, ce grand dépesseur de produits de consommation. Mais le « nouveau réalisme » de Neil Beloufa réside dans le principe Do It Yourself propre à sa génération et à l’ère postInternet : les matériaux doivent être récupérés et leur seconde vie bricolée de manière artisanale. L’œuvre englobe l’ensemble de son cycle de production, depuis l’outil utilisé qui se retrouve disséminé dans le plexiglas à ce qu’ont consommé le plasticien et son équipe pendant sa réalisation. Les travaux de Neil Beloufa exhibent sur le même plan leur recto et leur verso : le cannibalisme institutionnalisé d’une société libérale et son pouvoir de séduction, la fiction d’anticipation et la réalité présente, la critique d’un système et sa récupération par le même système. Une aporie dont le jeune artiste, sélectionné pour le prix Marcel Duchamp et Ricard, lauréat du prix Audi Awards, invité à la biennale de Lyon et de Venise ainsi qu’à Art Basel Miami Beach, n’est pas dupe.

 

> Neil Beloufa, Développement durable, jusqu’au 22 octobre au Mrac, Sérignan.