<i>Jeannette </i>de Bruno Dumont Jeannette de Bruno Dumont © p. D. R.
Critiques cinéma festival

Jeannette

Le musical de Bruno Dumont, Jeannette, était un des événements à ne pas rater à la Quinzaine, d’autant qu’une partie de la troupe avait fait le déplacement jusqu’au Marriott.

Par Nicolas Villodre publié le 23 mai 2017

 

Plus proche du mystère, au sens médiéval du terme, que de la représentation de patronage ou de la mascarade de mômes mimant ambigument les adultes (on pense au film Bugsy Malone, programmé, soit dit en passant, par Cannes Classics), le film compile les bonnes feuilles de Jeanne d’Arc (1897) et du Mystère de la charité de Jeanne d’Arc (1910) de l’écrivain athée viré catho Charles Péguy. Est-il utile de rappeler que cette héroïne de l’histoire de France récupérée depuis lurette par l’extrême droite est également revendiquée de nos jours par le centre-droit parvenu aux affaires ? De Georges Hatot, Georges Méliès à Luc Besson, en passant par Cecil B. DeMille, Carl Dreyer, Otto Preminger et Robert Bresson, les versions cinématographiques de la vie (ou d’un épisode de la vie) de Jeanne n’ont pourtant pas manqué. En quoi le film de l’ancien prof de philo se distingue-t-il de ceux réalisés par ses illustres prédécesseurs ?

Tout d’abord, il y a le choix délibéré de télescoper les époques : Celles du Moyen Âge finissant, celle d’une IIIe République va-t-en-guerre prête à en découdre avec les cousins germains et non plus les chevaliers de la perfide Albion – ne serait-ce que pour réintégrer dans l’hexagone l’Alsace et la Lorraine – celle, plus récente, de la Jeune danse française (représentée par l’un de ses meilleurs éléments, Decouflé) et des musiques metal rock et électro (la B.O. étant signée Igorrr). Et, pour corser le tout, de faire appel à une distribution de vierges, au sens où l’entendait le rigoriste Bresson. De quoi désarçonner sélectionneurs (et pré-sélectionneurs) du programme officiel, spectateurs non avertis, critiques aux oreilles sensibles.

Un long introït, en français du XIXe avec des traces de grégorien a cappella restitue en récitant au mot près les morceaux de bravoure retenus de Péguy. La virtuosité de la petite Lise (comme dirait Grémillon) est telle que les tirades sont dites sans la moindre hésitation, ce qui suppose un sacré travail de mémorisation (ainsi que quantité de prises à chaque plan). Néanmoins, l’auditeur lambda que nous sommes a du mal à saisir tous les mots, en raison même de la diction énigmatique de la fillette. Il faut dire que Dumont utilise le verbe du poète comme une simple musique, indépendamment du sens qui finira par jaillir d’une façon ou d’une autre.

On finit par se familiariser avec le mode d’emploi du film. Le signifiant ayant pris le pas sur le signifié, le montage est synonyme de collage, suivant une méthode surréaliste. L’image est pieusement servie, extrêmement soignée, pour ne pas dire léchée – elle est signée Guillaume Deffontaines. Épinal n’étant qu’à 80 km de Domrémy-la-Pucelle, l’image se doit d’être parlante. Point trop s’en faut cependant : on sent bien que les ongles des orteils et des doigts de la main ont été soigneusement encrassés pour les besoins de la cause. Le rapport entre les timelines audio-vidéo reste néanmoins traditionnel, même si des décalages se produisent de-ci de-là – on pense par exemple aux monologues de théâtre dits comme à la messe, l’air pénétré, sur le rythme et le ton de la prière.

Si Jeanne entendait des voix, on peut penser qu’elle voyait aussi double, ce qui justifie l’embauche de deux comédiennes pour jouer en alternance le même rôle de la religieuse Mme Gervaise – ce truc postbrechtien de mise en scène permet par la même occasion de faire un clin d’œil aux sœurs jumelles d’un Jacques Demy. Contrairement à nombre de films mélodramatiques ou à prétention intellectuelle, le rire est ici permis. L’apparition de l’archange Saint Michel et des saintes Catherine et Marguerite, sur un arbre perché.e.s, traitée dans des pastels sulpiciens à la manière de Pierre et Gilles produit son effet escompté auprès des spectateurs.

La musique d’Igorrr est plaisante à entendre, pas si violente que ça, avec quantité d’arpèges à la guitare et de rythmes de rumba catalane. Decouflé fait du Decouflé tout en tirant parti de la fraîcheur, de la maladresse et de l’hésitation de danseurs non professionnels. Lise Leplat Prudhomme, la jeunette (= Jeannette) n’avait pas pratiqué la danse avant de s’y coller, contrairement à son aînée, Jeanne Voisin, qui joue le rôle de Jeanne. Le comédien qui incarne l’oncle de Jeanne, à peine plus vieux qu’elle, s’avère extrêmement doué pour la danse hip hop et le phrasé rap. Il a également la vis comica.

 

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