© Jean-Luc Moulène
Critiques arts visuels

Jean-Luc Moulène

C’est avec Jean-Luc Moulène que Guillaume Désanges poursuit son cycle « Poésie balistique », ou comment un déraillement s’opère entre l’intention et le résultat dans le développement d’une œuvre. Avec En Angle mort, l’artiste ouvre une arène où l’expérimentation artistique ressemble à une lutte métaphysique. 

Par Orianne Hidalgo-Laurier

 

 

À première vue, rien ne détonne dans l’accrochage de la nouvelle exposition sous la Verrière de la fondation d’entreprise Hermès. Des petits formats (« formats tête » comme préfère les appeler Jean-Luc Moulène), de dimensions égales ou presque, se suivent, tous plantés à mi-hauteur de mur, formant une arène dont les spectateurs envahissent peu à peu la piste. Il faut que le regard s’acclimate pour enfin remarquer un trouble : les grands miroirs fixés à des portes-palettes automatisés seraient-ils nos adversaires ? Ceux-ci avancent implacablement, perturbent la perception de l’espace, fondent sur les groupes de visiteurs et leur renvoie ostensiblement leur image comme un Memento mori tout en incarnant une allégorie de la robotisation du travail – ouvrier en première ligne. Presque 20 ans après les Objets de grève fabriqués par des ouvriers en lutte durant les occupations d’usines et photographiés par Jean-Luc Moulène, ces portes-palettes réfléchissants semblent asseoir la victoire du modèle capitaliste sur le travail humain. La métaphore guerrière seyant à ravir aux logiques de marché, cela va sans dire.

 

Jean-Luc Moulène, Spores 3. Courtesy Galerie Chantal Crousel. © Jean-Luc Mouulène / Adagp Paris 2017. p. Émile Ouroumov

 

Derrière la séduction des œuvres (miroirs, peintures bichromes, photographies de ciels noir et blanc) et la sérénité de l’espace d’exposition, scénographié de manière horizontale, couve un péril – dont les signes apparaissent a priori dans le titre de l’exposition, En Angle mort. Une sculpture discrète datant de 1978, à savoir une balle de mitraillette posée sur une lame de cutter plantée dans le mur, impulse le seul point de fuite vertical de l’exposition et veille à entretenir une menace feutrée et latente. À y regarder de plus près, les charmantes peintures aux tonalités rouges ou jaunes, intitulées Sous-chromes, résultent d’un combat entre le goudron en sous-couche et la peinture à l’huile qui le recouvre, le premier grignotant petit à petit l’autre, la craquelant, l’absorbant, entre fusion et dislocation. L’ « œuvre », en constante mutation, incarne en réalité le spectacle d’une agonie. « Le conflit chimique [entre les matériaux – Nda] rend compte de la véritable violence. Une violence sans arrêt. » commente l’artiste qui préfère se définir comme poète plutôt que peintre. Difficile de ne pas percevoir un clin d’œil à Charles Baudelaire, érigé en chantre de la modernité poétique, et sa célèbre « Charogne ». Le commissaire Guillaume Désanges le confie d’emblée : le travail de Jean-Luc Moulène lui est apparu comme une évidence pour son cycle d’exposition « Poésie balistique ». 

La série Spores qui s’intercale entre deux dyptiques de Sous-chromes, partage le même destin tragique. La finesse des motifs organiques, leurs allures de constellations, s’avèrent des natures mortes, au sens littéral. En expirant, les champignons, déposés par l’artiste sur une simple feuille de papier ou morceau de carton, se sont vidés de leurs spores – ultime tentative de perpétuation – lesquels se sont incrustés dans le support. Ici, l’œuvre pourrait s’apparenter au « Suaire de Turin » dans une version profane tout en conservant dans sa fabrication un certain mystère. Ce dernier terme, aux origines religieuses, rencontre un écho particulier dans l’exposition de Jean-Luc Moulène pour qui « les significations arrêtent toujours le sens. Les voies de l’ignorance sont finalement les plus ouvertes car elles permettent d’acquérir. » « Cette volonté moderne d’éclaircir et de tout expliquer me fatigue » avait-il d’ailleurs confié à Guillaume Désanges. Que ce soient les Sous-chromes ou les Spores, les œuvres – qui, d’après l’artiste, ne le sont devenues qu’à partir de leur première confrontation avec un public, le soir du vernissage – produisent dorénavant leur propre logique, accomplissent seules leur destin vers une dégradation totale. « Tout le boulot de l’artiste c’est de rendre un objet conscient de ce qu’il fait » poursuit-il, sibyllin.

 

Jean-Luc Moulène, Sous-chromes 9. Courtesy Galerie Greta Meert. © Jean-Luc Mouulène / Adagp Paris 2017. p. Émile Ouroumov

 

Jean-Luc Moulène aime les « zones d’ombre » et les équilibres fragiles. Par ses jeux de correspondances et de lignes de fuite qui traversent l’arène vide, En Angle mort laisse le champ libre à cet interstice incompressible entre une œuvre, matérielle, et sa perception auquel certains peuvent prêter une aura mystique. À observer les empreintes qu’ont laissées les champignons en mourant, on se dit que peut-être, le fameux et insaisissable « art » ne relève ni de l’œuvre, ni de l’auteur, mais d’une pulsion de vie devant la mort, sous une verrière comme dans une forêt. 

 

> Jean-Luc Moulène, En Angle mort, jusqu’au 31 mars à la Verrière, fondation d’entreprise Hermès, Bruxelles