<i>L'Arche</i> de Julien Demonstiers L'Arche de Julien Demonstiers © p. D. R.
Critiques arts visuels

Holistique

Julien des Monstiers crée des peintures faites de couches autonomes surchargées, de dissonances colorées, d’empâtements constamment contrariés. Une œuvre qu'on ne peut réduire à la somme de ses parties et qui échappe à toute définition préétablie.

Par Alain Berland publié le 5 avr. 2017

 

Vous revendiquez et mettez sur la toile des formes et des gestes empruntés aux grands récits de la peinture : de Diego Velasquez à Jean-Baptiste Oudry, de Robert Rauschenberg à Gerhard Richter, de Lucio Fontana à Sigmar Polke. Est-ce un projet d'adhésion sans réserve à la postmodernité ?

« J’essaie d’avoir un point de vue omniscient ou holistique via lequel tout est possible contrairement aux choix de mes sujets, qui sont très libres et dictés par des intuitions aussi variées que la touche, les couleurs, les formats, l'image, le hasard, etc. La fabrication du tableau est élaborée selon un processus très strict et hiérarchisé. J'applique une méthode, comme une règle du jeu ou une recette, qui varie et change beaucoup, mais qui discipline pendant un temps le travail à l'atelier. Les couches sur la toile ont leur autonomie propre, elles me permettent successivement d'arriver à mes fins. Les images, qu'elles soient figuratives ou abstraites viennent en dernier, elles portent la mémoire de tous les processus précédents. J’ai tendance à penser que je travaille sur ce qui reste. Ce qui reste finalement à la surface de mon tableau, tant le résultat est altéré, mais aussi ce qui reste de la peinture ! Je crois profondément qu'on ne comprend plus rien d'un tableau peint il y a des siècles ou même quelques décennies. Seule la surface reste, avec son maigre bagage d'informations encore intelligibles. Aussi, travailler sur le geste ou la méthode me permet en effet de faire « des rencontres », de m’approcher de près des gestes ou des intuitions d’autres peintres de l’histoire de la peinture. Mais mon idée est surtout de les dépasser rapidement plutôt que de faire une espèce de pastiche. De toute façon on ne peint jamais seul, on est soi-même multiple en plus d’inscrire son propre travail dans une très longue filiation. J’ai toujours instinctivement associé le postmodernisme avec une certaine idée de mort… Or je n’ai pas du tout l’impression de construire une œuvre sur des ruines du passé, bien au contraire. La création a son temps propre que le temps ne peut pas contraindre. 

 

Est-ce pour cela que l'image émerge avec difficultés de la matière de vos toiles ?

« De l'image en effet il ne reste pas grand chose. Cependant, et c'est ce qui me semble intéressant, l'image arrive en dernier dans le processus. Je veux dire par là que l'image que je peins n'est pas abimée, je ne soustrais pas de matière. Sa résolution est altérée parce que le fond du tableau a son autonomie propre et je ne sais pas ce qui va rester visible lorsque je transfère cette image à la surface de la toile. Le résultat ressemble parfois à une surface abimée, un mur érodé ou du papier peint vieilli. Alors que c'est l'inverse du processus d'érosion, c'est juste peint comme ça.

 

Quels rapports entretenez vous avec la pratique de la peinture ? Avez-vous une expérience quotidienne de l'atelier ou le fréquentez-vous quand vous en avez la nécessité ?

« J'aurais voulu être écrivain. Mais j'écris peu, je suis tétanisé à l'idée d'écrire, ne serait-ce que quelques lignes. Lorsque je peins je n'ai pas peur. C'est une pratique difficile et souvent exclusive tant les possibilités sont vastes. La peinture a son vocabulaire propre, qui oscille entre l'idiotie et des profondeurs très complexes. Je crois avoir pigé depuis quelques temps que la peinture n'a rien à voir avec la littérature. Ça n'est pas du cinéma non plus, même si ça s'en approche souvent, et ça n'est en aucune façon de la politique ou du journalisme. Il s'agit de régler des questions d'ordre philosophique, politique, littéraire, etc., mais « en peinture ». 

J'ai souvent changé de façon de faire, mais en règle générale je travaille beaucoup, je comprends les choses en les faisant, j'ai donc besoin de passer du temps à l'atelier. Comme en cuisine, certaines méthodes sont apparues presque par erreur, le résultat me dépasse un peu, puis la fois d'après ces erreurs sont apprivoisées et intégrées plus consciemment. J'essaie de ne pas mettre trop de ma personne dans les tableaux. Je veux dire par là que j'engage beaucoup mon corps en bougeant autour de la toile, mais je me tiens à distance en tant que sujet, je ne raconte pas ma vie. Je me crée plutôt un vaste espace domestique que j'ai l'impression d'habiter physiquement. Je me suis d'ailleurs amusé à penser qu'avec mes travaux des dix dernières années, je pourrais fabriquer une sorte de maison avec des toiles de parquets, tapisseries, motifs de papiers peints, simulacres de tableaux anciens, où les toiles abstraites seraient comme des fenêtres. Voilà, j'ai un rapport domestique à la peinture, je l'habite tous les jours.  

 

Que dit la peinture que les autres médias ne disent pas ?

« Il y aurait deux réponses possibles, l'une me concernant et l'autre concernant la peinture. Depuis que je peins, j'ai accumulé ce que l'on pourrait appeler une expérience des signes de la peinture. J'ai apprivoisé, un peu, la matière. C'est long et difficile. Je me contente de travailler avec un matériau que je commence à peine à maîtriser, et ça me semble déjà pas mal. J'aime bien penser les choses par défaut, je fais de la peinture parce que je ne sais pas faire de la sculpture ou de la photo...

D'un autre côté, il y a les caractéristiques propres à la peinture. C'est une pratique qui se suffit à elle-même. La peinture parle avant tout de peinture. Cependant, on peut aisément paraphraser la phrase de Robert Filliou et dire que « la peinture c'est ce qui rend la vie plus intéressante que la peinture ». Ce qui est fascinant avec ce médium, c'est ce qui ce passe entre le moment où l'on peint et le moment où finalement il ne reste qu'un tableau. Entre temps la peinture a embrassé l'univers tout entier. Il y a d'abord une profonde intuition, puis le peintre essaye désespérément de triturer la matière pour rester au plus proche de celle-ci, et finalement il ne reste à la surface qu'une couche de peinture sur un châssis, derrière laquelle tous les mystères sont enfermés. Parfois, ils sont heureusement encore déchiffrables dans leur complexité de signes purement picturaux.

En réalité la peinture n'a rien à dire de plus qu'un autre médium, elle n'a même rien à dire du tout (sauf peut être la peinture symboliste). Elle crée simplement des signes supplémentaires qui interrogent la peinture et qui ne sont intelligibles que picturalement. Quand un tableau est réussi c'est qu'il a produit une savante (ou très bête) équation de signes qui font sens à un moment donné, dans un endroit donné. Un très bon tableau, c'est un tableau aux caractères universels et dont les signes peuvent être réactivés à l'infini, comme un système auto-suffisant, c'est très rare. Ce qui me plait le plus c'est que la peinture (la matière, comme de la terre ou de la boue) a une mémoire. »

 

Propos recueillis par Alain Berland

 

> Julien des Monstiers vient de sortir un livre en collaboration avec l’écrivain Guillaume Dufour, Peaux aux Éditions de la Ménagerie. Il est aussi lauréat 2017 du prix Yishu 8 France et sera en résidence de juin à septembre à Pékin.