<i>Arcane</i> Arcane © p. Yann Monel
Critiques architecture arts visuels

Histoire d’eau

De rivages en chemins de halage, les étangs de la Somme à Amiens accueillent un festival de paysage sans pareil : Les Hortillonnages, un archipel d’îlots de 235 hectares qui se visite en barque.

Par Marie-Christine Loriers publié le 13 juil. 2017

 

Instables et fertiles ces terres alluviales, au cœur des anciens marais, étaient devenues des parcelles de production maraîchère, une « Venise des légumes » où travaillaient jusqu’à 1000 « hortillons », une ressource vivrière pour la ville. Et un dispositif complexe d’assainissement des marécages. Développement durable avant la lettre. Mais les hortillonnages disparaissaient et les îles en jachère se diluaient dans le courant lent de la Somme, sauf quelques terres obstinément maraîchères et des îlots jardins, paradis des pêcheurs et des chasseurs, avec leurs cabanes coquettes luttant contre l’effritement des rives. Le lieu restait fort dans la conscience locale.

 

Scène nationale et tractopelle

En 2010, un acte artistique a réveillé et sauvé ce paysage horizontal d’eau et de verdure, où le ciel est multiplié par deux : le festival Art, villes, paysage, dit « des Hortillonnages », organisé par la maison de la culture d’Amiens et lancé par Gérard Fillinger (son directeur depuis 2005). Chaque année, un concours est lancé auprès des jeunes paysagistes et artistes. Il est intéressant de voir comment il affronte et souvent déjoue les pièges des clichés écolos, du pittoresque povera, des références au land art. Et surtout de voir comment le milieu, la nature, les contraintes techniques du site et la volonté sociale, digèrent et cultivent ce compost culturel.

Certes, en huit ans, on a vu passer sur ces îles les silhouettes des tendances art et paysage des moments. Mais elles sont détournées de manière convaincante. Elles sont fertilisées par le contexte. Absorbées et absorbantes. « Nous sommes la seule scène nationale à investir dans un tractopelle » dit Gilbert Fillinger. Le festival des Hortillonnages, bénéficie de cette tournure d’esprit et atteint un objectif souvent rêvé, souvent impossible : ouvrir un univers culturel à un public non spécialisé. Facile d’accès, avec ce que cela comporte de nostalgie, la culture hortillonne et la balade en barque sont des attraits.

Plus décisif, le dispositif de réalisation est vivant, ancré dans le quotidien, la proximité, la solidarité. Les lauréats du concours reçoivent une aide entre 5 et 10 000 euros pour réaliser leur projet – ce qui est exceptionnel. Ils sont invités en résidence, fabriquent leur idée. De leurs mains.

 

Mais pas seuls

Des voisins maraîchers professionnels prêtent leur barge et leur savoir-faire. Un chantier d’insertion met à l’œuvre une quinzaine de personnes en difficulté, sans emploi. Les projets, dans leur dimension plasticienne, sont bien ici et nulle part ailleurs. Les produits du Jardin embarqué (Florent et Gregory Morisseau) et autres micro-maraîchages se retrouvent au marché solidaire. Les rives qui s’effondrent sont sauvées par la technique du fascinage, qui consiste à planter et tisser des branches de saules qui prennent racine et feuillage en quelques semaines. La pépinière de production, avec ses alignements, est une œuvre à part entière.

De pleines barges de vase ont été déversées sur l’une des parcelles, créant un relief en creux ou toute notion d’échelle se perd (Terres émergées nourricières, Élise et Martin Hennebique) Bancs, cabanes, belvédères, passerelles, labyrinthes, perspectives, cachettes et découvertes font clin d’œil au constructions vernaculaires (Jardin d’Erode, Laurent Garnier). On a piégé le ciel avec de grands Miroirs aux alouettes (Boris Chouvellon). Statufié des arbres (Yusin U Chang). Aligné les collectes (Les Super rangeurs, Marion Ponsard et Clara Vulliez). Gonflé des bouées multicolores pour évoquer les naufrages de migrants en Méditerranée (La Flotte, Mary Sue).

Nul doute, Gilbert Fillinger, Nathalie Vallée, et l’équipe de production ont su aborder la question du paysage comme un art vivant. Ici et maintenant. Sans nous mettre au musée les références des pères et des grands frères du land art. Aborder la question du paysage comme celle d’un art vivant, comme une scène humaine, est l’apport singulier de ce festival.

 

> Festival des Hortillonnages « Arts, ville et paysage », organisé par la Maison de la culture d'Amiens, jusqu’au 15 octobre