<i>Mercurial George</i> de Dana Michel Mercurial George de Dana Michel © p. Sammy Rawal

Haltères, camping et vaporwave

De l’immatériel au musculaire, du blanc fertile au concept lacunaire, les festivals Étrange cargo et Artdanthé tâtonnent, optimisent ou éprouvent les possibilités de la scène.

Par Thomas Corlin publié le 19 avr. 2017

D’abord des corps, en grande tension. Ceux de Lorenzo De Angelis et du bodybuilder Julien Hang, dans un duel corps/esprit, rage/faiblesse qui dégage un grand sentiment de fraternité sous le déploiement de muscles. On ne sait qui dirige qui, qui craint qui du danseur ou du sportif dans cette forme scénique dépouillée où le corps s’exprime par beuglements ou par ondes de violence.

Au détour d’un geste de fatigue ou d’une goutte de sueur échappés sous le jaune fiévreux des lumières, De la force exercée cherche à faire jaillir l’artistique dans la performance athlétique, et la lutte intérieure dans l’effort physique. Ce nouveau volet d’un travail autour du sport y parvient, malgré une chute un peu attendue dans une débauche de peinture et de paillettes, qui voit néanmoins le tandem finir tels deux bambins barbouillés pris en flagrant délit par leurs parents.

Encore des corps, sous une tension moindre cette fois-ci. Ceux de Lotus Eddé-Khouri et Christophe Macé, lancés dans une fausse course contre la montre avec un tourne-disque. Structure-Couple – dont ils ont déjà présenté quelques déclinaisons à Artdanthé – confronte deux temporalités : celle, saccadée et contrariée, d’un Porque Te Vas (tube de Jeanette Dimech sur lequel vibrent les campings depuis 1976) qui refuse d’avancer, trébuche, fait un pas et recule de deux, jusqu’à devenir un supplice auditif. Et celle, suspendue, de deux figures aux expressions gnomiques, engagées dans un mouvement tout aussi circulaire mais quasi-immobile, dans un procédé, d’apparence impénétrable, qui puise son sel comique de son extrême minimalisme.

Un dernier corps, sous haute tension cette fois-ci, au bord de la perte de conscience. Celui de la Canadienne Dana Michel, lancée dans un courageux solo qui la voit parcourir plus d’états ou d’émotions qu’il n’y parait. Mi-Skunk Anansie, mi-Steve Urkel dans La Vie de Famille, le personnage de Mercurial George se débat seul parmi une série d’objets avec une gestuelle et un comportement qui rappellent autant l’autiste chronique que l’enfant qui joue, isolé dans son monde imaginaire, pétri de tics et d’inhibitions. Le corps est ici un sacré problème avec lequel il faut composer et positionner dans le monde matériel (en l’occurrence un kit de camping).

C’est aussi une solitude originelle qui nous saute au cou en suivant cet individu en train de se débattre, inadapté mais toujours digne. Curieusement, tout ceci n’est ni drôle, ni sidérant, ni même pathétique, mais revêt plutôt une gravité insondable. Opérant pourtant dans un registre borderline souvent convoqué dans ce type de danse/performance, Dana Michel parvient à n’être ni la folle-dingue-épouvantail, ni l’artiste possédée qui entend des voix. Elle est ailleurs, dans un champ asocial où Les Idiots de Lars Von Trier et Charlie Chaplin se confrontent à cette ineffable difficulté de se mouvoir et d’interagir dans le réel, que l’on connaît tous à des degrés variés.

 

Puis, des concepts, surgis de nulle part, comme ceux de Fanni Futterknecht qui se lance dans une éclatante allégorie de la création picturale en empruntant autant aux codes stylistiques de la tradition chinoise ou du spectacle pour enfants, qu’au chanteur Klaus Nomi.

Méditant sur le pouvoir du vide, la plasticienne autrichienne n’a pas peur de la page blanche. Elle choisit même de s’en jouer à travers un trio de personnages incarnant la magie et les dilemmes de la composition en arts visuels, pendant qu’un paysage vaporwave à souhait se constitue en toile de fond. Méta mais pas trop, Across the White tourne en dérision des querelles imaginaires entre abstrait et conceptuel, se rit de l’arbitraire dans l’inspiration artistique, et lance peut-être un nouveau genre, celui de la performance arty pour jeune public. 

Et enfin quelques derniers concepts, ceux-ci plus espiègles et servis sur un ton très caustique par les deux vrais-faux médiateurs de Galerie. Visite d’expo satirique, Group Show passe en revue une sélection d’œuvres « immatérielles », certaines relevant du procédé, d’autres de la danse, ou du semi-canular participatif. Ces Tim & Eric de la performance s’amusent sur une fine frontière entre exercice intellectuel et parodie pince-sans-rire de l’art et son langage, sans donner l’impression de tout maîtriser de bout en bout. En partant de quelques gestes et mises en situation, ils donnent vie et corps à des idées, convoquant parfois une participation douce du public. Visiblement toujours en rodage (comme c’est souvent le cas dans ce type de festival), cette forme en inventaire donne lieu à une expérience fertile et séduisante, vase communiquant entre le théâtre d’exposé par l’absurde de Grand magasin et les codes et pratiques de l’art contemporain, où chaque élément se regarde sous une multitude de perspectives.

 

> De La Force Exercée de Lorenzo De Angelis ; Mercurial George de Dana Michel et Structures-Couples de Lotus Eddé-Khouri et Christophe Macé ont eu lieu dans le cadre du festival Ardanthé à Vanves

> Group Show de Galerie et Across The White de Fanni Futterknecht ont eu lieu dans le cadre d’Étrange cargo à la Ménagerie de verre, Paris