Horizon de Chloé Moglia. Horizon de Chloé Moglia. © Photo : Christophe Raynaud De Lage.

Générations de cirque

En cette fin de printemps, le festival des arts du cirque utoPistes à Lyon et CircusNext à Paris (au TCI) se répondent. Les « anciens » – ceux qui depuis plus de dix ans inventent au cirque de nouvelles dramaturgies tout en poursuivant leur recherche du point d’équilibre – aux cotés d’une nouvelle génération d’auteurs en quête de visibilité, investissent les planches et les cintres des théâtres, le paysage et l’espace public.

Par Milena Forest publié le 11 juin 2016

 

Il y a des liens souterrains qui se tissent, des amis d’amis qui deviennent des amis, des familles qui se font (et se défont). Des liens humains qui dessinent des territoires qui, de proche en proche, s’étendent et, espérons-le nourrissent l’utopie d’un art qui permette à chacun de se déplacer à l’intérieur de soi, un peu. C’est le pari de Mathurin Bolze, pilote des utoPistes, festival initié en 2011 à la demande du théâtre des Célestins, dont il est artiste associé. Pour la troisième édition de ce festival, il a pris plaisir à « tricoter des parcours » pour partie dévoilés par Sébastien Barrier le soir de l’ouverture. Maître au verbe fou, il convie les spectateurs à partager une nuit d’insomnie dans l’ivresse du vin et de la parole dans Savoir enfin qui nous buvons, déployant les phrases à l’infini, de subordonnées conjonctives en relatives, de digression en associations d’idées. On se demande comment cela est possible mais, comme un chat, il retombe toujours sur ses pattes. Avec l’humour lucide de ceux qui font rire jaune, il épingle au passage la troublante homogénéité d’un public trop blanc et trop bourgeois. L’événement se voulait pourtant créateur de porosité entre l’intérieur et l’extérieur, inventant une manière de signifier que les portes sont grandes ouvertes, à tous, invitant les spectateurs à s’assembler sur la place de Célestins puis à pénétrer dans le théâtre, avant de sortir à nouveau. Mais cela ne suffit pas.

Pour cette soirée d’ouverture, Mathurin Bolze a cherché à « faire résonner les présences ». Chloé Moglia, déplaçant lentement le centre de gravité d’un corps suspendu dont la puissance semble défier les lois de la pesanteur, a dialogué avec la violoncelliste Noémie Boutin, vigie surplombant les spectateurs, nichée en hauteur sur la façade du théâtre ; le graphiste Benoît Bonnemaison-Fitte (dit Bonnefrite) et ses complices ont sérigraphié près de 700 affiches (à emporter chez soi) ; Johann Le Guillerm a farouchement bravé la pluie, peuplant de sa fascinante présence la nuit lyonnaise. Chacun de ces artistes aux personnalités singulières, a composé une soirée à l’équilibre inattendu et réjouissant, annonçant l’horizon d’un festival prometteur, réunissant quelques unes des incontournables figures du cirque aujourd’hui.

Jeunes pousses

Si à Lyon, les aléas du ciel ont menacé jusqu’aux derniers instants les propositions de Chloé Moglia et Johann Le Guillerm, les deux acrobates Quentin Claude et Gaël Manipoud, à Paris, ont quant à eux été obligés de se replier en intérieur au lieu d’investir le parc de la Cité internationale avec Landscape(s)#1 comme il était prévu. Leur agrès, ce grand balancier mu par le poids de leurs corps et pourtant conçu pour s’inscrire dans le paysage prendra donc bientôt toute sa dimension au gré du festival Paris quartier d’été, où le duo est programmé dans divers parcs de la petite couronne parisienne.

Complice de Mathurin Bolze qui lui a transmis son rôle dans Fenêtres et aux côtés de qui il joue dans Barons perchés, l’acrobate Karim Messaoudi devient « auteur » aux côtés de ses quatre complices : le Galactik ensemble. Sur un plateau semé d’embuches, les acrobates appréhendent avec fantaisie leur discipline comme art de s’adapter, non pas au caprices du ciel mais aux chutes et projections d’objets divers surgissant des cintres ou d’engins mécaniques insolites.

Galaktik (titre provisoire) du Galactik ensemble. Photo : Milan Szypura / Haytham Pictures pour JTCE.

Au théâtre de la Cité internationale, 7 propositions sélectionnées parmi 119 projets soumis par plus de 300 artistes européens ont ponctué 3 journées, rassemblant amateurs de cirque, artistes et programmateurs avides de découvertes. Tous les projets présentés sont en cours de création, certains en germe depuis deux ou trois années déjà. Depuis 2001, tous les deux ans, CircusNext permet d’offrir une visibilité à de jeunes artistes de cirque venus de l’Europe entière. De l’été 2016 à l’été 2017, une grande Saison Européenne des Arts du Cirque diffusera les créations des soixante-quinze compagnies ainsi repérées.

À l’heure où notre ministre de la culture annonce un renforcement du soutien à la danse et aux arts du cirque (1), force est de constater la vitalité du cirque aujourd’hui, discipline poreuse et propice aux circulations de tous ordres qui s’impose avec éclat sur les scènes et dans l’espace public. 

 

 

1. Audrey Azoulay a annoncé lundi 6 juin, un renforcement des dispositifs de soutien aux secteurs de la danse et des arts du cirque en France.  

 

utoPistes a eu lieu du 2 au 11 juin aux théâtre des Célestins, à la Maison de la danse, aux Subsistances aux Théâtre nouvelle génération à Lyon et au Toboggan, Décines.

CicusNext, du 2 au 4 juin au Théâtre de la Cité Internationale, Paris

Barons perchés de Mathurin Bolze, le 1er juillet à Saint-Etienne (festival les 7 Collines).

Fenêtres de Mathurin Bolze, le 30 juin à Saint-Etienne (festival des 7 collines).

Savoir enfin qui nous buvons de Sébastien Barrier, le 18 juin à Chauffry (Scènes rurales) ; du 18 au 20 mai 2017 au Monfort, Paris.

Galactik (titre provisoire), du 5 au 7 octobre 2017 au Cirque théâtre, Elbeuf ; novembre 2017 au Monfort, Paris.

Landscape(s) #1 le 27 juillet au parc Lucie-Aubrac, Les Lilas ; le 28 juillet au parc des Sévines, Genevilliers ; le 30 juillet au parc départemental de l’Île-Saint-Denis ; le 31 juillet au domaine départemental de Chamarande ; le 1er août au parc Clichy-Batignolles, Paris ; le 2 août au parc Jean Mermoz, Orly (Paris quartier d’été).