<i>Nkenguegi</i> de Dieudonné Niangouna Nkenguegi de Dieudonné Niangouna © p. Samuel Rubio
Critiques Théâtre

Fresque de la méduse

Dieudonné Niangouna achève sa trilogie Le socle des vertiges avec sa pièce Nkenguegi. Une pièce chorale, entre deux continents, entre deux scènes, qui donne à voir l’Homme et sa rage de vivre et révèle avec beaucoup de subtilité l’absurdité du monde. 

Par Sophie Puig publié le 8 déc. 2016

Au centre du plateau, un plateau, plus petit, en fait un radeau de fortune, tantôt occupé par un prétendant à une vie meilleure, tantôt par une troupe de théâtre bigarrée et embarquée dans une adaptation théâtrale bancale de l’œuvre de Géricault, Le radeau de la méduse. Une adaptation mise en scène par Dieudonné Niangouna qui, par ses différents niveaux de lectures et ses spatialités multiples, secoue.

Deux écrans sont installés en fond de scène. Sur l’un, Le radeau de la méduse est reproduit, sur l’autre sont projetées des images d’hommes et de femmes sur des embarcations de fortunes, quand ce n’est pas le film d’un homme en proie avec l’impitoyable mouvement de la mer, se noyant pendant de longues minutes. C’est en fait un direct, un duplex, entre la scène et la mer qu’établit Dieudonné Niangouna. En faisant cela, il force d’abord la prise de conscience, la révolte et appelle ensuite, subtilement, d’autres critiques, celle d’une dérive voyeuriste et immobiliste et l’autre, acerbe, de nos sociétés.

Parallèlement à cette représentation de l’épreuve migratoire, il y a cette soirée mondaine, une « soirée de réflexion-débat-déguisée », où le champagne coule à flot en même temps qu’un indicible malaise s'installe. Là aussi, et même si c’est en d’autres termes, les protagonistes, les comédiens de ladite adaptation, mènent une interrogation sur leur place, leur fuite et leur devenir. Ils portent des masques absurdes et parlent du lointain, du là-bas, tout en se demandant comment tenir ici. 

Un homme, symbole des migrants, héraut des déplacés, apparaît à plusieurs reprises sur scène : cheveux long, torse nu, vêtu d’un pantalon de toile. Il sonne d’abord faux, un Moïse kitsch. Puis on se demande s’il n’est pas aussi ce personnage exotico-médiatique, mis à nu sur tous les écrans de télé et observé par une somme de regards endormis ? 

Quelques spectateurs quittent la salle. En créant un va et vient réflexif constant, en brouillant les pistes, Dieudonné Niangouna pousse au réveil. Il incite à changer de point de vue, à nous engager sur des chemins de pensée et de réflexion nouveaux, autrement dit, à s’engager. C’est ce qu’il souligne d’ailleurs dans un entretien accordé à Jean-Louis Perrier en mai 2015 : « Au théâtre nous ne sommes pas au catéchisme, on ne peut pas dire simplement : "Dieu est bon. Aimez-le.” On peut poser la question de Satan. Au théâtre, il faut assumer toutes les contradictions des positions, parfois très fermes, que l’on propose. C’est la richesse du théâtre de ne pas endoctriner mais de faire réfléchir, et surtout de prendre le temps de cette réflexion. »

La pièce qui se termine sur un tableau partagé avec le Congo laisse le goût de l'absurde. À l’écran, le metteur en scène tente de trouver de l’aide pour déplacer un lustre, un soleil, une lumière (celle de l’art ?) Il ne parvient à rencontrer aucune aide mais croise des gendarmes corrompus, des hommes avinés, la mort de deux chèvres mal accouplées, un dérisoire événement auquel le peuple a choisi de donner de l’importance tandis que quelques mètres et secondes plus tôt, l’exécution d’enfants a été ignorée. Pendant ce temps, sur scène, une manifestation a lieu, elle demande quelque chose, mais c’est confus, comme une ivresse, on ne comprend pas vraiment quoi ; peut-être justice au monde ? Mais comment faire ? 

 

> Nkenguegi de Dieudonné Niangouna, a eu lieu du 9 au 26 novembre au TGP, Saint-Denis ; du 26 au 28 avril au Grand T, Nantes