<i>Orféo</i> du collectif La vie brève Orféo du collectif La vie brève © p. Jean-Louis Fernandez
Critiques Théâtre Opéra

Famille nombreuse

Après une adaptation du Didon et Énée de Purcell (Crocodile trompeur), le collectif La vie brève - chapeauté par Jeanne Candel et Samuel Achache, artistes associés à la Comédie de Valence - plonge aux origines de l’opéra avec l'Orféo de Monteverdi. Un exercice de style sans équivalent qui mêle avec facétie les registres et les références de l’opéra et du théâtre.

Par Emmanuelle Tonnerre publié le 10 janv. 2017

 

Au centre du Péloponnèse, en Arcadie plus précisément, la demeure familiale se prépare : Des apiculteurs dans de grandes tenues blanches bidouillent des ruches et la maîtresse de maison – répondant au doux nom de Maman – finit ses tartines dans son lit de l’autre côté du plateau, drapée d’un voile immaculé autour de la tête. Orphée, son fils, se marie à Eurydice et le calme du prologue présage une belle tempête.

Si l’on souhaitait renouer avec la mythologie, on pourrait associer la matriarche à la muse Calliope (qui enfante Orphée avec Apollon ou Oeagre selon les versions) mais tout est plus compliqué. Ou simplement plus libre et plus loufoque. Pour cet Orphée, Jeanne Candel et Samuel Achache se sont amusés à mêler les références pour réaliser un grand collage –  à la manière de l’œuvre de Monteverdi –  qui fait d’Orphée le frère de Pan, de Dionysos et d’Amour. Une famille formidable, mi-divine, mi-mortelle et complètement cacophonique.

 

Préparatifs de noces

Un groupe de musiciens s’installe à cour, la cheffe de chœur essore sa veste gorgée d’eau et essuie ses cheveux avant de commencer à chanter. Les autres la suivent, l’exercice lyrique est souple et doux, et parce que les corps ne sont pas tout au chant (ni ce dernier tout à la scène), une légèreté se dégage de ce groupe aussi soudé qu’hétérogène.

Ils sont tous à la fois acteurs (parlants ou non), chanteurs et manipulateurs d’instruments ou de ruches, enchainant les tableaux et les rôles. Entre les excès colériques de Pan (qui débarque en caleçon, chaussettes montées et veste sale pour embrasser sa mère sur la bouche) et l’ivresse de Dionysos (aussi percussionniste) qui filoute pour boire en douce, la scène de réveil du petit dernier (qui dort, lui et sa barbe trentenaire, au pied du lit de sa mère) est particulièrement tuculente. « Et elle tourne autour de qui la terre ? Elle tourne autour d’Amour à sa maman, mais oui ! » Son caprice fini, Amour finir par s’habiller, la fête se prépare et les mariés s’enjaillent jusqu’à l’annonce de la mort d’Eurydice (la promise), mordue par un serpent.

 

Sad party

On connaît l’histoire, Orphée qui ne lâche rien et part en enfer pour récupérer sa douce, est accueilli par Charon et son chien Cerbère (duo plein d’amour dont les dialogues rappellent les saynètes des Deschiens). Le héros craque, Eurydice repart dans les limbes et il rentre à la maison, le cœur doublement brisé. Aux longueurs finales, le mythe d’Orphée – considéré comme une des premières formes opératiques – est tissé en une fresque généreuse.

Les rôles, savoir-faire (musique, chant, théâtre et bidouillages) et styles de jeu – qui vont des partitions chorales très lyriques à des échanges en ping-pong au millième degré

en passant par des soli lyriques des plus sérieux – se succèdent pour composer un spectacle d’une virtuosité un peu froide. Ce côté formaliste qui peine à convoquer pleinement l’émotion, est balancé par un groupe/meute ultra-dynamique, qui comme une famille nombreuse un jour de fête, donne à voir ses encombrements, ses complicités et complémentarités, superposant les conversations et les mélodies avec une énergie débordante et contagieuse.

 

> Orféo (Je suis mort en Arcadie) du collectif La vie brève, du 4 au 10 janvier à la Comédie de Valence ; du 17 au 5 février aux Bouffes du nord, Paris ; le 23 février au théâtre-cinéma Paul Éluard, Choisy-le-Roi ; le 25 février au Pôle culturel d'Alfortville ; du 2 au 4 mars au TNT, Toulouse ; les 8 et 9 mars au Théâtre de Lorient ; le 14 mars à la Scène nationale d'Évreux-Louviers ; les 17 et 18 mars à l'Apostrophe, Cergy-Pontoise et le 24 mars au Domaine d'O, Montpellier