<i>Les Imaginographes</i> de Johann Le Guillerm © p. Philippe Cibille

Évidente idiotie

Que se passe-t-il dans le cerveau dissident de Johann Le Guillerm ? Avec Le Pas grand chose, le circassien développe ses obsessions sous la forme d'une conférence. Première à Elbeuf pour le festival Spring.

Par Emmanuelle Tonnerre publié le 13 mars 2017

Costume cravate qui tranche avec ses cheveux mi-rasés, mi-tressés, on se demande d’abord si c’est l’homme qui parle ou si une voix enregistrée accompagne sa mise en place en bord de scène. Ajustant la camera qui surplombe le plan le travail d’un meuble en bois aux grands tiroirs, l’intention qui émane de ses gestes est précise, évidente et confiante, à l’image de son travail obsessionnel et expérimental. Johann Le Guillerm, avec son micro invisible, se lance dans un court préambule biographique. Histoire, quand même, pour ceux qui découvriraient l’individu pour la première fois, de poser des bases.

« Plus j’y regarde et moins j’y vois. Plus j’avance, plus je me perds. (...) Confronté à mes facultés de décryptage du monde, mes ambitions sont encore trop prétentieuses. Je dois m’attaquer à quelque chose de bien plus modeste. Quelque chose de vraiment pas grand chose. »

 

Faire sa propre science

En fond de scène, un grand écran retransmet en direct les images – aussi nettes que ses protocoles – des différents « chantiers » qu’il déroule sur le plan de travail gris foncé, peu à peu criblé de craie et de petits objets. Toute cette poudre, indomptable et volubile, tranche avec les autres matières et leur manipulation millimétrée, qui ravirait n’importe quel maniaque. « Mantines », « L’Irréductible », « Les Spires », « Les Amas », la graphie des chiffres… ces chantiers aux noms farfelus sont en fait le travail d’une quinzaine d’années d’expérimentations. Ses pratiques circassiennes, entamées au Cnac en 1985, Johann Le Guillerm les a peu à peu apurées, réduites à l’essentiel dans un cheminement obsessionnel de vie. Basées sur ses curiosités pour l’architecture, la botanique, l’astronomie… Le projet de recherche qu’il mène depuis 2002, Attraction, a pris plusieurs formes : un spectacle sur piste (Secret), des expositions de sculptures en mouvement (Les Imperceptibles) et des constructions monumentales et auto-portées (Les Architextures), notamment visibles à La Villette à Paris.

Avec Le Pas grand chose, Johann Le Guillerm continue de mettre à nu tous les nœuds de son cerveau, mais avec la parole. Il déploie sa fragilité et semble faire les choses comme s’il ne pouvait pas s’en empêcher, traduisant quelque chose d’une obsession sereine, évidente et nécessaire. Réfractaire, il adapte le monde à la nature de son regard et, comme l’école et les mathématiques n’étaient pas sa tasse de thé, il a fait sa science à lui, observant, bâtissant ses logiques et ses conditions nécessaires et suffisantes.

 

Inventer la demi-roue

« Elle est belle, elle est bonne, et elle sait faire des trucs. » Perché sur son tabouret haut qui laisse pendre ses jambes dans le vide comme un enfant sur une chaise trop grande pour lui, Johann Le Guillerm révèle le talent des bananes. Et pour le prouver, il les maintient une à une debout par la queue et les laisse retomber pour compter méthodiquement leurs rebonds. Une fois la plus performante clairement sortie du lot, il loue ses mérites et la mange. Retour au corps de l’artiste et ses besoins physiologiques. Façon de dire « je suis un cerveau excentrique mais j’aime aussi les choses simples de la vie ». Il passe des heures à répertorier les formes créées par les épluchures de mandarines, à amalgamer ses cheveux morts en un fil géant tricoté en bonnet, à construire de petits véhicules 100% naturels qui s’activent au contact de l’eau ou encore à chercher LA serpentini qui saura « faire des trucs » dans le paquet de pâtes… Avec Le Pas grand chose, Johann Le Guillerm nous ramène à une naïveté (cette fameuse idiotie) et à la force que nos intuitions peuvent avoir sur le monde.

Entre l’improbabilité des présupposés et la finesse jusqu’auboutiste des protocoles, se niche une part de génie hyperémotif.

 

> Le Pas grand chose de Johann Le Guillerm a été crée du 9 au 11 mars à Elbeuf, le 17 mars à la Comédie de Caen (festival Spring) ; du 21 mars au 1er avril au théâtre Monfort, Paris

> Les Architextures de Johann Le Guillerm, jusqu’au 12 avril aux Treize arches et au musée Labenche, Brive